France: un symbole de l’armée d’Afrique menacé par une décharge

“Ici reposent des zouaves ensevelis vivants”: dans le nord de la France, une petite butte à la mémoire des soldats de l’armée d’Afrique morts pendant la Première Guerre mondiale est menacée par une décharge qui veut s’agrandir.

On accède à la “Butte des Zouaves” par un chemin semi-goudronné, qui ondule au milieu des champs agricoles et des bois appréciés des chasseurs, à Moulin-sous-Touvent, à près de deux heures de la frontière avec la Belgique.

Monticule de terre d’environ 2,5 m de haut, ce “champignon” se trouvait sur une ligne de front entre Allemands et Français, dont des zouaves, alors soldats coloniaux exclusivement européens.

Crées à la conquête de l’Algérie en 1830, initialement composés de Kabyles avant d’être remplacés par des Français d’Algérie, les régiments de zouaves ont entre autres combattu en Crimée (1856-1856), pendant la Première et la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à leur dissolution en 1962.

Dans la zone de la “Butte aux Zouaves”, une guerre de tranchées y eut lieu en 1914, puis une guerre des mines sévit entre janvier 1915 et juin 1916 dans le secteur.

Le 2e régiment zouaves s’y était “dépensé héroïquement sans ménager ses sacrifices”, écrivait en 1951 l’amicale des anciens combattants, dans leur “historique du 2e régiment des zouaves”.

Selon les panneaux installés près du jardin de mémoire, inauguré à quelques mètres de la butte en 2013, trois sapeurs ont été ensevelis en décembre 1915 et en 1942, six Français furent fusillés à quelques centaines de mètres.

“Haut lieu symbolique des deux conflits mondiaux”, elle est désormais au coeur d’une bataille judiciaire. Inscrite à l’inventaire des monuments historiques depuis 2002 en tant que “lieu de mémoire des combats des zouaves dans ce secteur du front”, elle pourrait perdre sa protection, attaquée par un entrepreneur local qui emploie 150 salariés.

Spécialisée dans le traitement de déchets, l’entreprise Gurdebeke a fini par obtenir au début des années 2010 l’autorisation d’exploiter une décharge à 500 m en contrebas, malgré l’opposition des associations écologistes. Le site de stockage d’ordures ménagères arrivant bientôt à sa capacité maximale de 700.000 tonnes, l’entreprise veut l’agrandir pour n’arriver plus qu’à 250 m du tertre. Le préfet, représentant local de l’Etat, s’y oppose systématiquement.

Boyau des Spahis

“Le classement a été obtenu par des mensonges pour empêcher la création de la décharge (…) il n’y a jamais que trois sapeurs (enterrés) et non 300 hommes”, soutient l’avocat de la société Gurdebeke, David Deharbe, pourfendant la “légende” qu’entretiendraient les défenseurs du site.

Il s’appuie notamment sur l’Institut national de recherches archéologiques préventives qui, dans un rapport de 2006, atteste de la présence d’impacts d’obus et de tranchées, aux noms évocateurs comme le boyau des Spahis, mais ne relève “aucune trace d’ossement en dehors d’un fémur de boeuf”. Reste que selon l’Inrap, les remises en état dans les années 1970 pour la mise en culture des parcelles pourrait avoir eu un impact.

“Les enjeux industriels sont énormes. Il y a des millions d’euros en jeu”, rappelle Cyrille Cieslak, auteur d’un rare ouvrage sur le sujet. “Si la butte est déclassée, c’est fini”, estime-t-il, s’étonnant que l’entreprise, propriétaire foncière de la butte, ait pu planter une haie tout autour censée masquer la décharge. L’entreprise assure, elle, s’engager à protéger l’intégrité de la butte.

“Qu’il y ait des zouaves enterrés ou pas, ça ne change rien pour nous”, souligne Jean-Louis Lemmet, président de l’Union nationale des zouaves, qui y organise une cérémonie chaque année fin mars. “C’est un mémorial national. C’est tout ce qui nous reste des zouaves”.

“Vous imaginez un lieu mémoriel, entouré d’une usine de traitement de déchets ? On veut continuer à honorer nos anciens sur un site propre. On est dans la mémoire, un endroit où l’on va se recueillir”, ajoute-t-il.

Mais le pourront-ils encore longtemps ? La justice, saisie par la déchetterie, a ordonné début janvier au préfet de région de réexaminer le classement dans les six mois à cause d’un vice de procédure, souligne la préfecture. La Direction régionale des affaires culturelles, chargée de la protection du site, a refusé de répondre à l’AFP.

 

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