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Maroc : la mobilité sociale à l’ère du futur gouvernement

A la veille des élections législatives marocaines, une question dépasse celle de l’ordre d’arrivée des partis : comment un pays qui transforme rapidement ses infrastructures, son industrie et son positionnement international peut-il faire en sorte que cette mutation devienne une expérience concrète pour ses citoyens ?

Le Maroc n’est plus celui d’il y a vingt ans. Ports, autoroutes, lignes ferroviaires à grande vitesse, énergies renouvelables, automobile, aéronautique, valorisation des phosphates, dessalement : le Royaume a accumulé des capacités qui ont profondément modifié son économie et son insertion dans les chaînes de valeur internationales.

Mais une infrastructure n’est pas encore une mobilité sociale. Une usine ne devient une réussite collective que lorsqu’elle produit, au-delà des exportations, des qualifications, des sous-traitants, des carrières et des perspectives. Un train à grande vitesse ne rapproche pleinement les territoires que si l’activité économique, la formation et l’emploi circulent avec lui. La croissance ne devient du développement que lorsqu’elle transforme les trajectoires individuelles.

C’est sous cet angle que le scrutin du 23 septembre mérite aussi d’être regardé. Plus de 15,8 millions de Marocains sont inscrits sur les listes électorales, mais les 18-24 ans n’en représentent que 4 %. Cette proportion ne permet pas, à elle seule, de conclure au désengagement d’une génération entière. Elle pose néanmoins une question : quelle place les jeunes occupent-ils dans la construction politique de leur propre avenir ?

La question est d’autant plus importante que l’économie marocaine progresse. Le Fonds monétaire international estime la croissance réelle à 4,9 % en 2025 et la projette à 4,4 % en 2026. Dans le même temps, le chômage demeure élevé, particulièrement parmi les jeunes. Le paradoxe n’oppose donc pas un pays qui avancerait à un pays immobile. Il se situe dans l’écart possible entre la transformation de l’économie et la capacité de chacun à en saisir les possibilités.

Pendant plusieurs décennies, le développement s’est légitimement traduit par un immense effort d’équipement : désenclaver, électrifier, connecter, industrialiser, construire. Ces impératifs demeurent. Mais lorsqu’une économie devient plus complexe, une autre exigence apparaît : permettre aux individus de convertir les capacités accumulées par le pays en possibilités d’ascension.

Un jeune ne juge pas une stratégie industrielle au seul nombre d’usines ouvertes, mais à sa possibilité d’accéder à un premier emploi qualifié. Une famille ne mesure pas la protection sociale à son architecture institutionnelle, mais à ce qu’elle change face à la maladie ou à la perte d’un revenu. Un territoire ne mesure pas l’investissement public aux milliards annoncés à Rabat, mais à la possibilité d’y étudier, d’y travailler, d’y entreprendre et d’y construire sa vie sans être contraint au départ.

C’est ici que le prochain gouvernement disposera d’une responsabilité propre. L’emploi renvoie à la formation ; le pouvoir d’achat aux salaires, mais également au logement, aux transports et à la concurrence ; l’attractivité industrielle dépend des infrastructures autant que de la qualité du capital humain. Une politique publique ne devrait donc plus être seulement évaluée au montant engagé, mais à ce qu’elle déclenche : combien d’emplois durables, quelles qualifications, quels fournisseurs locaux, quelle valeur ajoutée conservée sur le territoire, quelle progression professionnelle cinq ans plus tard ?

Cette exigence vaut également pour les disparités territoriales. Deux régions peuvent recevoir des investissements comparables et obtenir des résultats très différents si leurs systèmes de formation, de transport, de financement ou d’accompagnement des entreprises ne disposent pas des mêmes capacités. L’enjeu n’est donc plus seulement de mieux répartir l’investissement. Il est de mieux répartir la capacité à saisir les opportunités qu’il crée.

Il serait pourtant excessif de faire du scrutin du 23 septembre le référendum de toutes les transformations marocaines. Les grandes orientations industrielles, les infrastructures structurantes et la diplomatie relèvent de temporalités qui dépassent une législature. L’architecture institutionnelle marocaine distingue également les responsabilités stratégiques de l’État de celles du gouvernement et du Parlement.

Cette distinction ne réduit pas la responsabilité du prochain exécutif ; elle la précise. Il ne lui appartiendra pas de réinventer la trajectoire du pays, mais de transformer davantage les capacités accumulées en résultats quotidiens : emploi, école, santé, logement, pouvoir d’achat, mobilité sociale et qualité des services publics.

C’est également après l’élection que les programmes des partis devraient acquérir leur véritable importance. Ils ne devraient pas disparaître avec les affiches de campagne, mais devenir des instruments de redevabilité : avec quels financements les engagements seront-ils réalisés ? Selon quel calendrier ? Et quels indicateurs permettront de vérifier, à mi-mandat, les résultats obtenus ?

Ces questions paraissent techniques. Elles sont profondément politiques. La confiance se construit lorsque le citoyen peut établir une relation compréhensible entre une promesse, une décision et une amélioration observable de son quotidien.

Le Maroc entre ainsi dans une phase peut-être plus exigeante que la précédente. Après avoir construit des infrastructures, il doit multiplier les passerelles permettant au plus grand nombre d’en bénéficier. Après avoir attiré des investissements internationaux, il doit amplifier leurs effets sur les petites et moyennes entreprises et l’emploi. Après avoir renforcé sa présence internationale, il doit faire en sorte que cette réussite trouve son équivalent dans les possibilités offertes à ses citoyens.

Un pays peut se transformer plus rapidement que ne change la perception que ses habitants ont de leur propre avenir. Lorsque cet écart se creuse, les indicateurs économiques et l’expérience quotidienne finissent par raconter deux histoires différentes.

Le prochain cycle politique devra contribuer à les faire converger. Car le développement atteint sa pleine signification non pas lorsque le pays peut montrer ce qu’il a construit, mais lorsque chacun peut raisonnablement se demander ce qu’il peut, à son tour, construire de sa propre vie.

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