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Hassan II, son legs

Commémorer Hassan II ne consiste donc ni à dresser un monument de mots ni à rejouer les controverses d’hier. L’exercice utile est plus exigeant : comprendre ce qui, dans son action, demeure opérant pour le Maroc de 2026.

Trois dossiers l’illustrent particulièrement : l’intégrité territoriale, la sécurité hydrique et la position internationale du Royaume. Ils relèvent de domaines différents, mais procèdent d’une même vision : préserver l’État et préparer le pays avant que l’urgence ne réduise sa liberté de choix.

Lorsqu’il accède au Trône en 1961, le Maroc est indépendant depuis cinq ans. L’administration, les institutions, l’économie et les infrastructures restent à consolider ; l’unité territoriale n’est pas achevée. Le contexte régional est traversé par les coups d’État, les guerres et les basculements idéologiques.

Hassan II fait alors de la continuité de l’État une priorité. La stabilité qui caractérisera son règne vise à préserver le Trône, non comme une fin isolée, mais comme la clé de voûte d’un État encore jeune, exposé aux fractures intérieures et aux bouleversements régionaux.

Cette période a également connu des affrontements politiques et des épisodes douloureux que le Maroc a choisi, sous Mohammed VI, de regarder à travers l’Instance Équité et Réconciliation. Cette démarche permet d’inscrire la mémoire nationale dans une lecture apaisée de l’histoire, attentive à la construction de l’État comme aux épreuves ayant accompagné cette trajectoire.

Le territoire et la maîtrise du temps

La Marche verte de 1975 demeure l’expression la plus visible de cette capacité à agir avant que le rapport de force ne se referme. Hassan II ne traite pas la question du Sahara par le seul instrument militaire. Il combine droit international, mobilisation populaire, diplomatie, symbole national et rapport de force.

La décision dépasse ainsi son objectif immédiat. Elle inscrit l’intégrité territoriale au cœur d’un consensus appelé à traverser les générations.

L’essentiel n’est pas de reproduire aujourd’hui les instruments de 1975, mais de comprendre leur cohérence. Une contrainte territoriale fut transformée en politique nationale. Depuis, le Maroc a ajouté d’autres leviers : développement des provinces du Sud, infrastructures, diplomatie économique, partenariats internationaux et initiative d’autonomie.

Le contexte et les rapports de force ont changé. Il reste nécessaire d’articuler diplomatie, développement et légitimité nationale.

Une position stratégique ne reste cependant forte que si elle sait s’adapter. Plus un enjeu devient constitutif du consensus national, plus la confrontation se déplace vers le droit, l’image, les réseaux d’influence et les perceptions internationales. Il faut donc préserver l’unité de l’objectif tout en renouvelant les moyens de le défendre.

L’eau et la décision avant la pénurie

La politique des barrages paraît moins spectaculaire que la Marche verte. Elle est peut-être l’héritage le plus quotidien.

Dès les années 1960, Hassan II engage le pays dans une politique volontariste de mobilisation de l’eau afin de sécuriser l’irrigation, de soutenir le monde rural et de réduire sa vulnérabilité aux sécheresses. Cette politique n’a pas pu prévoir toutes les formes de la crise actuelle. Elle a néanmoins installé une conviction essentielle : dans un pays soumis à l’irrégularité climatique, l’eau ne constitue pas un simple secteur technique ; elle relève de la sécurité nationale.

En 2026, les barrages ne suffisent plus. Le stress hydrique, l’urbanisation, les besoins agricoles et industriels ainsi que le changement climatique imposent de combiner dessalement, interconnexions, réutilisation des eaux usées, protection des nappes et maîtrise de la demande.

La fidélité stratégique ne consiste pas à conserver les mêmes instruments, mais à les transformer pour préserver l’objectif.

L’enjeu n’est donc plus seulement de construire des ouvrages, mais d’assurer la résilience réelle des territoires, la clarté des arbitrages et l’accès durable des citoyens à la ressource. L’eau doit être sécurisée avant que la pénurie n’impose ses propres décisions.

La diplomatie et la préservation des options

Hassan II savait que le Maroc devait produire de l’influence autrement que par la seule puissance matérielle. Sa géographie, son histoire et ses appartenances multiples lui permettaient de parler à l’Afrique, au monde arabe, à l’Europe, aux États-Unis et au monde musulman.

Cette pluralité, qui aurait pu disperser l’action extérieure, fut transformée en ressource.

La diplomatie hassanienne chercha à maintenir des canaux lorsque d’autres les rompaient, à pratiquer la médiation et à éviter qu’une relation unique ne réduise excessivement la marge de manœuvre du Royaume.

Une intuition constante se dégage de cette pratique : pour un État de puissance intermédiaire, l’autonomie dépend du nombre d’options crédibles qu’il sait préserver.

Cette leçon prend une acuité nouvelle dans un monde fragmenté. La souveraineté ne signifie ni isolement ni équidistance mécanique. Elle suppose de savoir coopérer sans devenir captif, diversifier sans se disperser et négocier sans perdre de vue ses intérêts essentiels.

Une relation stratégique est d’autant plus solide qu’elle procède d’un choix et non d’une dépendance.

De la continuité de l’État aux capacités du citoyen

Territoire, eau, diplomatie : ces trois champs révèlent une même conception de l’action publique. Définir un objectif, lire les rapports de force, combiner les instruments et préserver des solutions de rechange.

Mais le Maroc de 2026 n’est pas celui de 1975. Sa société est plus urbaine, plus instruite, plus connectée et plus exigeante. La légitimité de l’action publique se mesure désormais autant à ses résultats vécus qu’à ses grandes réalisations.

Sous Mohammed VI, le Royaume a changé d’échelle dans les infrastructures, l’industrie, les énergies renouvelables, la projection africaine et la protection sociale. La question stratégique s’est déplacée : comment convertir les capacités accumulées par l’État en mobilité sociale, en qualité de l’école et de l’hôpital, en emploi productif et en réduction des fractures territoriales ?

Une autoroute, un port, un barrage ou une usine trouvent leur pleine signification lorsqu’ils élargissent concrètement le champ des possibles pour le citoyen.

C’est ici que l’héritage de Hassan II devient particulièrement contemporain. Il ne fournit pas les réponses de notre époque ; il rappelle qu’une politique publique se juge aussi à sa capacité à produire des effets durables.

L’éducation se construit sur une génération. L’eau se sécurise sur plusieurs décennies. Une industrie se prépare avant le déplacement des chaînes de valeur. Une position diplomatique se consolide avant la crise qui en révélera l’utilité. La souveraineté technologique ne s’improvise pas le jour où la dépendance apparaît.

Notre époque valorise pourtant la réaction immédiate, la déclaration instantanée et la visibilité permanente. Les algorithmes accélèrent le débat public au moment même où le climat, la démographie, l’éducation, les ressources et la technologie exigent de retrouver le temps de la stratégie.

Le danger n’est pas seulement de décider trop tard. Il est de confondre vitesse et direction, annonce et capacité, réaction et préparation.

Hassan II laisse un règne considérable, dont la profondeur historique ne peut être enfermée dans une lecture unique. Le recul permet aujourd’hui de mieux comprendre la vision qui l’animait : consolider un Trône, préserver un État encore jeune et défendre son unité dans un environnement incertain.

Sa leçon la plus féconde ne réside peut-être pas dans une décision particulière, mais dans une discipline de l’État : ne pas attendre que l’urgence dicte l’unique choix encore disponible.

Le territoire, l’eau et la diplomatie forment ainsi les trois dimensions d’une même exigence : défendre ce qui fonde la nation, sécuriser ce qui conditionne son avenir et préserver les alliances qui élargissent sa liberté d’action. En 2026, cette exigence doit se traduire par des priorités concrètes : consolider l’intégrité territoriale par le développement et l’influence, faire de la sécurité hydrique une politique nationale intégrée, renforcer les capacités industrielles et technologiques, et convertir les grands investissements en école, en santé, en emploi et en mobilité sociale.

Gouverner avant l’urgence signifie donc préparer le Maroc à ce qui vient : un climat plus contraignant, une compétition économique plus dure, des dépendances technologiques plus sensibles et une société plus exigeante. La véritable question n’est plus seulement de savoir si l’État saura répondre aux crises, mais s’il aura construit les capacités permettant aux citoyens de les traverser sans subir leur destin.

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