Le Maroc, future alternative à la Chine sur l’acide phosphorique purifié ?

Une analyse de la chercheuse Salma Annasse, publiée par le Washington Institute, avance que le Maroc pourrait devenir un fournisseur stratégique d’acide phosphorique purifié pour les batteries électriques, bien au-delà de son rôle déjà connu de géant des engrais.

Quand la guerre en Iran a fait grimper le prix des engrais américains
La guerre entre les États-Unis et l’Iran est restée cantonnée au Moyen-Orient sur le plan militaire. Mais elle a fini par toucher les fermes américaines par un détour inattendu : le marché des engrais.

En bloquant le détroit d’Ormuz en février, Téhéran a coupé une bonne partie des flux mondiaux de soufre et d’ammoniac, deux ingrédients indispensables pour transformer la roche phosphatée en engrais utilisable. Résultat, l’agriculture mondiale a pris un coup, et Washington s’est tourné vers le Maroc pour compenser. Un choix logique : le Royaume détient les plus grosses réserves de phosphate au monde, reste un partenaire de longue date, et surtout, il n’a jamais cessé d’exporter pendant que d’autres fournisseurs se retrouvaient à l’arrêt.

Le 29 juin, Donald Trump a signé la proclamation 11038, qui suspend pour huit mois les droits de douane imposés depuis 2021 sur les engrais phosphatés marocains — des droits mis en place à l’époque après une plainte de l’américain Mosaic, qui accusait l’OCP de bénéficier de subventions déloyales.

Un angle mort dans la précipitation américaine
C’est justement dans l’urgence de cette réponse que la chercheuse Salma Annasse pointe un oubli. Les gisements marocains qui rassurent aujourd’hui les agriculteurs américains produisent aussi de l’acide phosphorique purifié, un ingrédient qu’on retrouve dans les cathodes des batteries lithium-fer-phosphate, celles des voitures électriques et des systèmes de stockage d’énergie.

Or la Chine raffine à elle seule près des trois quarts de cet acide dans le monde. De quoi, selon elle, justifier que Washington regarde le Maroc autrement qu’à travers le seul prisme de la pénurie agricole. Le Royaume possède environ 70% des réserves mondiales de phosphate, soit près de 50 milliards de tonnes — l’Égypte, deuxième au classement, n’en a que 2,8 milliards. Et depuis les années 1990, une usine à Jorf Lasfar, EMAPHOS, montée avec les Belges de Prayon et les Allemands de Budenheim, produit déjà un tiers de l’acide phosphorique purifié mondial avec une technologie occidentale. Reste une inconnue de taille : pour la chercheuse, le Maroc n’a pas encore prouvé, à l’échelle industrielle, qu’il pouvait atteindre le niveau de pureté exigé spécifiquement pour les batteries.

Le souvenir encore frais des terres rares
L’analyse trace un parallèle qui parlera à beaucoup : celui des terres rares. Pendant des années, les États-Unis extrayaient chez eux mais envoyaient tout raffiner en Chine, moins cher. Résultat : une dépendance qu’ils paient encore aujourd’hui vis-à-vis d’un rival économique. Salma Annasse redoute le même scénario avec l’acide phosphorique purifié. La demande devrait grimper de 2,5 millions de tonnes d’ici 2030, l’équivalent d’une trentaine d’usines supplémentaires au rythme de production actuel. Washington a commencé à réagir sur le papier : le phosphate a rejoint la liste des minéraux critiques de l’agence géologique américaine en novembre dernier, et la Maison Blanche a activé en juin le Defense Production Act pour sécuriser l’approvisionnement en phosphore. Un accord de coopération sur les minéraux critiques a même été signé avec Rabat en février, sans que son contenu exact n’ait filtré.

Ce qui reste à faire, côté marocain
Rien n’est joué pour autant. L’OCP appartient à 95% à l’État marocain, donc tout accord d’approvisionnement dépendra d’un arbitrage politique à Rabat, tiraillé entre ses intérêts avec Pékin et ceux avec Washington. Et le signal envoyé jusqu’ici n’est pas franchement encourageant pour les Américains : deux usines chinoises, celle de BTR New Material près de Tanger et celle de Gotion à Kénitra, doivent commencer à produire des cathodes de batteries LFP au Maroc dès le troisième trimestre 2026, avec l’Europe comme principal débouché. Autrement dit, la Chine construit déjà l’aval de la chaîne, celui-là même que l’acide marocain pourrait alimenter — avec le risque que tout reste, in fine, sous contrôle chinois.

L’atout du Maroc, insiste la chercheuse, c’est que sa production s’appuie sur une technologie et des partenaires occidentaux : de quoi en faire un complément à la production américaine plutôt qu’un concurrent, et surtout l’une des rares alternatives non chinoises disponibles aujourd’hui.

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