
Les échanges sino-africains atteignent des niveaux records, tandis que Pékin étend un régime d’accès à tarif nul aux pays africains avec lesquels il entretient des relations diplomatiques. Pour le continent, l’enjeu est de convertir cette dynamique en production locale, en compétences et en valeur ajoutée.
La puissance exportatrice chinoise cherche des débouchés
En septembre 2026, les exportations chinoises ont progressé de 36,3 % sur un an, tandis que les importations augmentaient de 31 %. Sur les neuf premiers mois de l’année, l’excédent commercial chinois a atteint 938,11 milliards de dollars. Ces chiffres douaniers, rapportés par Reuters, éclairent l’expression « rouleau compresseur chinois », qui figurait en une des Échos dans son édition papier du jeudi 15 octobre.
Cette vigueur repose notamment sur les produits technologiques et les véhicules. Elle souligne aussi le poids de la demande extérieure dans la croissance chinoise, alors que la demande intérieure demeure fragile. Le FMI prévoit une croissance de 4,5 % en Chine en 2026 et appelle à soutenir davantage la demande intérieure. [3]
Cette dimension monétaire complète la stratégie chinoise. Selon les données COFER du FMI (Currency Composition of Official Foreign Exchange Reserves), le yuan représentait 2,11 % des réserves de change déclarées au deuxième trimestre 2026, contre 1,98 % au trimestre précédent : sa part reste autour de 2 %. Au-delà de cette part encore limitée dans les réserves, l’internationalisation passe aussi par les circuits de règlement commercial. Ecobank a annoncé le 12 octobre avoir signé, le 10 octobre, un protocole d’accord avec CIPS (Cross-Border Interbank Payment System) pour renforcer la connectivité des paiements en renminbi. Standard Bank s’était connectée au système en novembre 2025. Ces accords peuvent faciliter certains règlements commerciaux en yuan ; ils ne prouvent pas à eux seuls l’existence de volumes effectifs ni un remplacement du dollar dans les échanges ou les réserves.
Afrique–Chine : plus d’échanges, mais quelle transformation ?
Selon les données douanières chinoises pour 2025, les échanges entre la Chine et l’Afrique ont atteint 348,05 milliards de dollars. Les exportations chinoises vers le continent se sont élevées à 225,03 milliards, contre 123,02 milliards d’importations en provenance d’Afrique. Le déficit commercial africain, de 102,01 milliards, a augmenté de 64,5 %. Ces chiffres décrivent un agrégat continental : ils masquent des situations très différentes selon les pays et les secteurs. [7]
La composition des exportations pose une question de fond. En 2025, les exportations chinoises vers l’Afrique ont progressé de 25,8 %, contre 5,4 % pour les importations chinoises en provenance du continent. [8] Dans un rapport publié le 18 novembre 2025, Rhodium Group estime que cinq catégories — pétrole brut, or, cuivre (minerais, concentrés et cuivre raffiné), aluminium (minerais et concentrés), et fer (minerais, concentrés et ferroalliages) — représentent jusqu’à 69 % des exportations africaines vers la Chine. Ce chiffre signale une concentration structurelle ; il ne constitue pas une mesure douanière propre à l’année 2025. [9] Rhodium Group estimait encore à 19,3 % la hausse des exportations chinoises vers l’Afrique depuis le début de 2026, selon sa note du 14 septembre. [10] Ces évolutions renforcent le risque d’une hausse des volumes sans diversification suffisante des productions africaines ni transformation locale des ressources.
Depuis le 1er mai 2026, Pékin présente le traitement à tarif nul comme étendu aux 53 pays africains avec lesquels la Chine entretient des relations diplomatiques. Les 20 pays qui ne sont pas classés parmi les pays les moins avancés bénéficient de ce régime préférentiel jusqu’au 30 avril 2028, pendant que Pékin négocie des accords de partenariat économique de plus long terme. Pour les produits soumis à des contingents tarifaires, le taux nul ne s’applique que dans la limite du contingent, le tarif hors contingent restant inchangé. Les 33 pays les moins avancés étaient déjà couverts depuis le 1er décembre 2024. L’accès au marché peut s’en trouver facilité, mais la mesure ne garantit ni une hausse effective des ventes ni une montée en gamme.
L’ouverture tarifaire peut toutefois devenir un levier si elle s’accompagne d’investissements dans les capacités de production, les infrastructures, le financement et les compétences. Dans son Economic Development in Africa Report 2024, publié le 10 février 2025, la CNUCED relève que le commerce intra-africain représentait 16 % du commerce total en 2022. Cette référence datée souligne le potentiel de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) pour relier les marchés et les industries du continent, plutôt que de faire de chaque pays un fournisseur isolé de ressources ou un débouché pour les produits importés.
Le Maroc, un cas à suivre
Le Maroc permet d’observer ces enjeux à l’échelle d’un pays, sans en faire un modèle pour tout le continent. En mars 2024, le ministre marocain de l’Industrie et du Commerce, Ryad Mezzour, a plaidé pour un meilleur accès des entreprises marocaines au marché chinois et présenté le Royaume comme une passerelle vers l’Afrique. Le communiqué ministériel attribue à Wang Wentao, son homologue chinois, la proposition de renforcer la coopération triangulaire Maroc–Afrique–Chine. Ces propos expriment des orientations politiques ; ils ne mesurent pas encore les résultats commerciaux ou industriels obtenus.
Le projet EUWEN TEXTILES, filiale du groupe chinois SUNRISE dans la zone industrielle de Bensouda à Fès, offre un indicateur concret à suivre. La première pierre a été posée le 24 décembre 2025. Le ministère marocain de l’Industrie et du Commerce annonce un investissement de 1,4 milliard de dirhams et environ 3 000 emplois directs visés, pour une chaîne intégrée allant du fil et du tissu aux vêtements finis. La presse avait annoncé une mise en service au troisième trimestre 2026 ; au 15 octobre, cette mise en service et les premiers volumes restent à confirmer. Les chiffres d’investissement et d’emplois restent des objectifs annoncés.
Les indicateurs d’un partenariat productif
Trois trajectoires sont possibles : la hausse des échanges peut prolonger le déséquilibre actuel ; elle peut se traduire par davantage de capacités industrielles et d’échanges régionaux ; ou elle peut accroître les exportations sans transformation suffisante, tout en intensifiant la concurrence pour les producteurs locaux.
Pour savoir laquelle se dessine, quatre indicateurs peuvent être suivis : la part des exportations transformées localement, les emplois réellement créés, les achats auprès de fournisseurs locaux et les ventes vers d’autres marchés africains. Pour le Maroc, il faudra aussi mesurer l’accès effectif des entreprises au marché chinois et les retombées industrielles des projets annoncés.
La valeur d’un partenariat se mesure aux capacités productives et aux compétences qu’il laisse durablement aux économies africaines.




