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Quand le pape Léon XIV rappelle à la France sont vaste patrimoine culturel et religieux

En saluant les paroles de Léon XIV en France, le Conseil français du culte musulman rappelle que catholiques et musulmans peuvent contribuer au bien commun sans renoncer à ce qui les distingue. Plus de vingt ans après les débats sur la place de l’islam en France, la question n’est peut-être plus seulement celle de la reconnaissance, mais de ce que des convictions différentes peuvent construire ensemble.

Tribune –  Lorsque j’écrivais, il y a plus de vingt ans, sur l’islam de France et la laïcité, une grande partie du débat portait sur une question très concrète : comment inscrire durablement l’islam dans le paysage institutionnel français ? Il fallait des lieux de culte dignes, des aumôneries, des interlocuteurs, une formation des cadres religieux. Il fallait surtout sortir de cette situation étrange où des millions de musulmans vivaient en France tandis que leur religion continuait parfois d’être regardée comme si elle n’y était que de passage.

En lisant, vingt ans plus tard, le communiqué publié le 26 septembre par le Conseil français du culte musulman à l’occasion de la visite de Léon XIV, j’ai mesuré le chemin parcouru, et surtout le déplacement de la question. Le CFCM salue les paroles du pape sur la dignité humaine, la fraternité, la diversité et la paix. Une formulation m’a particulièrement arrêté : catholiques et musulmans peuvent partager des convictions essentielles « tout en demeurant fidèles à leurs traditions religieuses respectives ».

Ce « tout en » dit beaucoup de ce que le dialogue interreligieux a appris, ou devrait avoir appris.

J’ai participé, en France puis au Maroc, à beaucoup de ces rencontres entre chrétiens et musulmans. Nous cherchions naturellement ce qui nous rapprochait. Il fallait sortir de l’ignorance réciproque, dissiper les préjugés, découvrir derrière les représentations une personne, une foi, une histoire. Nous parlions de paix, de solidarité, de dignité humaine, de la famille, de l’attention aux plus fragiles. Ce travail était nécessaire. Il l’est encore.

Avec le recul, je me demande pourtant si la maturité du dialogue ne commence pas lorsque l’on n’a plus besoin de chercher constamment ses ressemblances. Un chrétien et un musulman ne disent pas la même chose de Dieu, de Jésus ou de la Révélation. Ils peuvent porter des conceptions différentes de l’homme, de la société ou de certaines questions morales. Le reconnaître n’affaiblit pas leur dialogue. Cela peut, au contraire, lui donner sa vérité. La fraternité n’exige pas que l’autre devienne une version acceptable de nous-mêmes.

Les paroles de Léon XIV en France prennent ici un relief particulier. À l’Élysée, il a évoqué un pays au vaste patrimoine culturel et religieux, et une France dont la diversité des origines peut vivifier la démocratie et enrichir l’art de vivre ensemble. À l’UNESCO, il a rappelé que l’unité n’exige pas l’effacement des différences.

Ce rapprochement entre héritage et diversité me paraît essentiel. La France n’a pas à oublier son histoire chrétienne pour reconnaître ce qu’elle est devenue. Elle n’a pas davantage à demander à ceux dont l’histoire familiale, la religion ou la culture sont différentes d’effacer une partie d’eux-mêmes pour prouver leur appartenance nationale.

C’est aussi l’une des forces de la laïcité, lorsqu’elle n’est pas transformée en instrument d’affrontement identitaire. Elle ne demande pas aux consciences de devenir semblables. Elle organise un espace commun dans lequel aucune religion ne peut imposer sa loi à tous et où aucune conviction ne devrait, en retour, être disqualifiée du seul fait qu’elle est religieuse. La loi de 1905 commence d’ailleurs par garantir la liberté de conscience et le libre exercice des cultes avant d’organiser leur séparation d’avec l’État.

Le dialogue entre religions doit respecter le même équilibre. Il se tromperait s’il devenait une alliance des croyants face à ceux qui ne croient pas. Le bien commun n’est la propriété d’aucune foi. Les religions peuvent pourtant y apporter quelque chose : une expérience de la transmission, une attention aux fragilités humaines, des ressources morales et spirituelles, et cette capacité, lorsqu’elles sont fidèles au meilleur d’elles-mêmes, à rappeler que l’homme ne se réduit ni à son utilité ni à son appartenance.

Cette responsabilité est devenue plus exigeante dans un monde où les conflits franchissent instantanément les frontières. Gaza et les déchirements du Proche-Orient entrent chaque jour dans les foyers français par les images et les réseaux. Ils réveillent des solidarités, des douleurs, des mémoires, parfois des colères. Le danger commence lorsque ces conflits conduisent à regarder celui qui vit à côté de nous comme le représentant d’un camp auquel son nom, son origine ou sa religion l’assigneraient.

C’est peut-être là que le dialogue interreligieux doit aujourd’hui faire ses preuves : non dans les photographies de responsables réunis lorsque tout va bien, mais lorsque les événements du monde rendent la rencontre plus difficile. Sa fonction n’est plus seulement de rapprocher les religions. Elle est aussi d’empêcher que les fractures extérieures deviennent des fractures françaises.

Le CFCM a choisi de retenir l’appel de Léon XIV à faire de la France un « artisan infatigable de paix ». Cette paix relève de la diplomatie et du rôle que la France entend jouer dans le monde. Elle possède aussi une dimension plus quotidienne : apprendre à ne pas demander à celui qui ne croit pas comme nous de choisir entre ce qu’il est et son appartenance à la communauté nationale.

Il y a vingt ans, nous nous demandions encore quelle place l’islam pouvait trouver dans le cadre républicain. Cette question n’a pas entièrement disparu. L’expérience acquise depuis lors invite simplement à en poser une autre.

Nous avons appris, non sans difficultés, à nous reconnaître. Il nous reste à apprendre ce que nous voulons construire ensemble.

 

 

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