A la Une

Au Maroc, le pluralisme politique entre dans l’âge de la visibilité algorithmique

La nouvelle étude de la HACA, conduite par Mme Narjis Reghaye, révèle que les partis occupent inégalement les plateformes. Le défi démocratique consiste désormais à rendre intelligibles les mécanismes qui distribuent l’attention.

Pendant des décennies, le pluralisme politique s’est mesuré en temps de parole et en temps d’antenne. Cette grammaire reste indispensable à la radio et à la télévision, mais elle ne suffit plus à décrire un espace public où une recommandation automatique peut donner à une vidéo une audience supérieure à celle de dizaines d’interventions officielles.

L’étude publiée le 5 octobre par la Haute Autorité de la communication audiovisuelle (HACA), sous l’intitulé « Les réseaux sociaux et la communication politique : entre opportunités d’influence et risques de désinformation », place cette mutation au centre du débat marocain. Son apport majeur est de déplacer la question du droit de publier vers les conditions réelles de la visibilité.

Le point de départ est massif. Reprenant l’enquête 2024-2025 de l’Agence nationale de réglementation des télécommunications, le rapport indique que presque tous les internautes marocains utilisent les réseaux sociaux, que 92 % les consultent chaque jour ou presque et que 94 % y accèdent par smartphone. La conversation politique ne se déroule donc plus à la marge du système médiatique. Elle accompagne le citoyen toute la journée, par séquences brèves, répétées et personnalisées.

La visibilité ne se confond pas avec la mobilisation

Pour mesurer la présence des partis hors de l’effervescence électorale, la HACA a observé, de janvier à mai 2026, les douze formations représentées au Parlement issu des élections de 2021. Facebook demeure leur principale arène. Onze partis actifs y ont publié 2 651 contenus et recueilli 1 173 469 interactions. Le PAM arrive en tête avec 390 733 interactions, devant le PJD avec 336 268 et le RNI avec 177 470. Pourtant, le RNI dispose de la communauté la plus nombreuse, avec 1,4 million d’abonnés.

Ce décalage est plus instructif qu’un classement. Une grande audience héritée ou accumulée ne garantit ni l’attention portée à chaque contenu ni la capacité à susciter une réaction. À l’inverse, le taux global de 135,6 % attribué au Mouvement populaire sur Facebook ne signifie pas que chaque abonné a été mobilisé. Il résulte d’interactions cumulées pendant cinq mois, rapportées à une base de seulement 6 500 abonnés, alors que les publications peuvent toucher des utilisateurs extérieurs à cette base.

TikTok rend cette dissociation encore plus nette. Le PAM totalise près de 1,92 million de vues avec 52 vidéos, soit près de quatre cinquièmes des vues comptabilisées pour les six partis étudiés. Le RNI publie 686 vidéos mais ne recueille qu’environ 102 000 vues. La fréquence ne remplace donc ni l’adaptation au langage d’une plateforme ni la force narrative d’un contenu. Ce constat devrait conduire les partis à évaluer la qualité, la provenance et l’effet de leurs publications, plutôt qu’à rechercher seulement le volume.

Les autres canaux confirment cette fragmentation. X ne compte que quatre partis actifs dans l’échantillon. YouTube reste sous-exploité malgré sa capacité d’explication. Sur les sites officiels, le PJD, le PAM et le RNI concentrent 85,9 % des articles recensés. Mais une cadence de publication ne renseigne ni sur la lecture effective ni sur la confiance accordée aux contenus. Une présence numérique peut être abondante tout en restant verticale, institutionnelle et peu conversationnelle.

Réguler les mécanismes sans contrôler les opinions

La leçon démocratique dépasse les partis. La décision adoptée par le Conseil supérieur de la communication audiovisuelle en juin 2026 encadre le pluralisme, l’équilibre et l’intégrité de l’information dans les médias audiovisuels. Sur les plateformes, la visibilité dépend d’algorithmes opaques, du sponsoring, de la viralité et des réactions des utilisateurs. Deux candidats peuvent disposer du même droit d’expression sans bénéficier de conditions comparables pour être vus. Le temps d’antenne doit donc être complété par une politique du temps de visibilité.

Cette évolution possède aussi une dimension de cybersécurité. Un compte compromis, un réseau de profils coordonnés, une vidéo générée par intelligence artificielle ou une campagne sponsorisée depuis l’étranger peuvent modifier artificiellement la perception d’un rapport de force. La protection du débat suppose une authentification renforcée des comptes politiques, des journaux d’incident conservés, une notification rapide des compromissions et une traçabilité des contenus payants ou synthétiques. La modération linguistique doit également couvrir l’arabe, l’amazighe et la darija avec une connaissance réelle des contextes marocains.

La HACA propose à juste titre une transparence accrue des mécanismes de recommandation, des données régulières propres au marché marocain et une éducation numérique capable de former l’esprit critique. Il faudrait y ajouter un protocole commun de mesure. Les plateformes devraient publier une bibliothèque des publicités politiques, distinguer portée organique et portée payante, documenter les retraits de contenus et ouvrir des données agrégées à la recherche. Les partis gagneraient, de leur côté, à rendre publics leurs budgets numériques, leurs prestataires et l’usage éventuel de contenus générés.

Une objection doit cependant être prise au sérieux. Étendre la régulation à la visibilité peut devenir un moyen indirect de contrôler les opinions ou de figer l’avantage des acteurs déjà installés. La réponse ne réside pas dans la surveillance éditoriale des messages licites. Elle passe par des règles procédurales vérifiables : transparence des critères, accès équitable aux outils publicitaires, voies de recours, audits indépendants et publication des décisions de modération. Le régulateur doit rendre les mécanismes observables sans décider quelles idées méritent de circuler.

L’étude elle-même appelle une lecture prudente. Elle offre une photographie descriptive de cinq mois, pas une mesure de causalité électorale. Les indicateurs ne sont pas strictement comparables d’une plateforme à l’autre. La note générale évoque la portée pour Facebook, tandis que le détail calcule le taux global sur les abonnés ; certains effectifs TikTok diffèrent aussi entre le tableau de synthèse et les fiches détaillées. La publication du jeu de données, des dates de capture et d’un dictionnaire stable des métriques renforcerait donc la reproductibilité de ce travail pionnier.

Le Maroc dispose désormais d’une base pour ouvrir ce chantier. La démocratie numérique ne se protège ni par le laisser-faire ni par la seule sanction des abus les plus visibles. Elle exige de savoir qui parle, qui paie, qui amplifie et selon quelles règles un contenu atteint son public. Le pluralisme du prochain cycle politique se jouera autant dans la liberté de s’exprimer que dans la capacité collective à comprendre pourquoi certains messages deviennent visibles et d’autres disparaissent.

 

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page