
Les législatives marocaines du 23 septembre n’ont pas produit une alternance classique. Elles ont fait quelque chose de plus subtil : déplacer le centre de gravité du système partisan sans en bouleverser entièrement l’architecture.
Selon les résultats provisoires annoncés par le ministre de l’Intérieur, le Parti authenticité et modernité (PAM) arrive en tête avec 97 sièges, devant le Rassemblement national des indépendants (RNI), 66 sièges, l’Istiqlal, 65, et le Parti de la justice et du développement (PJD), 54.
Le premier changement se joue ainsi au sein même de la majorité sortante. Le PAM ne surgit pas de l’opposition : il gouvernait avec le RNI et l’Istiqlal. Mais il prend la première place au parti qui avait remporté les élections de 2021. Il s’agit moins d’une rupture que d’un déplacement du leadership partisan.
L’Istiqlal, presque à égalité avec le RNI, conserve une position centrale. L’arithmétique parlementaire ouvre ainsi une nouvelle séquence de négociation plutôt qu’elle ne dessine, à elle seule, la future majorité.
Le retour du PJD
L’autre mouvement est le retour du PJD. Passé de 125 députés en 2016 à seulement 13 en 2021, il en obtient cette fois 54. Il ne retrouve pas la position qui fut la sienne, mais sa remontée interdit de considérer son effondrement d’il y a cinq ans comme une disparition durable du paysage politique.
Faut-il y voir la résilience de son implantation, un vote de sanction à l’égard d’autres formations, ou une combinaison des deux ? Il faudra davantage que les résultats globaux pour le déterminer. Mais le scrutin rappelle déjà qu’un parti ne se réduit pas au nombre de sièges qu’il détient à un moment donné. Son implantation, ses militants, ses réseaux locaux et sa capacité à traverser une défaite comptent aussi dans le temps politique.
Reste un troisième mouvement, moins visible dans le partage des sièges : la relation entre la société et ceux qui ont vocation à la représenter.
Ce que disent — et ne disent pas — les 38 %
La participation s’est établie à 38,02 % des inscrits. Le chiffre est bas. Il ne suffit pourtant pas, à lui seul, à diagnostiquer une crise de représentation : l’abstention peut aussi procéder de choix individuels, d’une moindre polarisation ou d’autres rapports à la politique.
Mais il devient plus significatif lorsqu’on le rapproche d’un autre constat. La campagne n’a pas été silencieuse. Les partis ont occupé le terrain, organisé réunions et tournées, tandis que les réseaux sociaux sont devenus un espace à part entière de la compétition politique.
Le paradoxe est donc moins celui d’une société dépolitisée que celui d’une expression politique qui ne se convertit pas automatiquement en participation électorale.
Une société peut débattre, protester, interpeller et se mobiliser autour de causes sans considérer nécessairement le scrutin comme le lieu principal où cette énergie doit se transformer en choix politique.
L’article 7 de la Constitution confie notamment aux partis la mission de concourir à l’encadrement politique des citoyens et à l’expression de la volonté des électeurs. La question ouverte par les législatives dépasse donc celle de la coalition qui gouvernera : elle concerne leur capacité à transformer les attentes sociales en représentation, puis la représentation en action publique.
La politique change de territoire
Le décalage apparaît avec une particulière netteté chez les jeunes. Les 18-24 ans ne représentent que 4 % des inscrits sur les listes électorales.
Y voir simplement une dépolitisation serait aller trop vite. Une partie des nouvelles générations investit des espaces d’expression qui ne coïncident plus nécessairement avec ceux qu’ont historiquement structurés les partis.
Le numérique accélère cette mutation. La politique se fabrique toujours dans les territoires et les organisations, mais aussi sur les plateformes, au sein de communautés numériques et autour de nouveaux prescripteurs.
Il faut pourtant éviter l’erreur inverse : une audience n’est pas un électorat ; un partage n’est pas un bulletin de vote. Toute la question réside dans ce qui permet — ou empêche — le passage de l’un à l’autre.
La représentation des femmes pose, différemment, la même question du passage de la présence au pouvoir. Leur poids dans les candidatures a fortement progressé et les circonscriptions régionales leur sont réservées. Le prochain seuil sera leur capacité à conquérir davantage de circonscriptions locales, à diriger les organisations politiques et à participer directement aux lieux où se construit la décision.
Trois temps marocains
Cette recomposition intervient dans un Maroc engagé dans une transformation rapide. Industrialisation, infrastructures, investissements, transition énergétique, grands projets territoriaux, affirmation africaine et préparation de la Coupe du monde 2030 modifient simultanément l’économie, les territoires et l’image internationale du Royaume.
Mais toutes les temporalités n’avancent pas à la même vitesse.
Il y a le temps du développement, parfois spectaculaire ; celui des institutions, nécessairement plus lent ; et celui de la société, fait d’attentes, de frustrations, de mobilité et de renouvellement générationnel.
Le défi du prochain cycle sera de les rapprocher.
Car la réussite d’une transformation nationale ne se mesure pas seulement aux infrastructures construites, aux investissements attirés ou à la position acquise sur la scène internationale. Elle se mesure aussi à la manière dont cette transformation est vécue, comprise et partagée.
C’est peut-être là que se situe le message le plus important du 23 septembre.
Les urnes ont placé le PAM au premier rang, ramené le PJD au centre du jeu parlementaire et rapproché presque à égalité le RNI et l’Istiqlal. Elles ont redistribué les rapports de force sans répondre, à elles seules, à la question de la médiation politique.
Le cycle qui s’ouvre ne pourra donc se limiter à poursuivre la transformation du Royaume. Il devra aussi réduire la distance entre performance nationale et expérience quotidienne, entre institutions et nouvelles générations, entre territoires physiques et espaces numériques.
Les législatives ont déplacé le centre de gravité politique. Reste à savoir si cette recomposition permettra aussi de rapprocher le Maroc qui se transforme, le Maroc qui vote et celui qui ne vote plus.




