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Maroc : quand le privé prendra-t-il le relais de l’État ?

Le Maroc prévoit 400 milliards de dirhams d’investissement public en 2027. Le défi : renforcer les PME, stimuler l’investissement privé et créer des emplois durables.

Avec 400 milliards de dirhams d’investissement public prévus en 2027, le Maroc poursuit sa transformation économique. Mais le prochain défi ne se jouera pas seulement dans les infrastructures : il dépendra de la capacité des entreprises marocaines à investir, à produire et à créer durablement des emplois.

Le Maroc a fait de l’investissement public l’un des principaux instruments de sa modernisation. Le projet de loi de finances 2027 prévoit un effort global d’investissement du secteur public de 400 milliards de dirhams, contre 380 milliards en 2026. La note officielle en précise le périmètre : 251 milliards pour les établissements et entreprises publics, Fonds Mohammed VI pour l’investissement compris ; 124 milliards pour le budget général, les comptes spéciaux du Trésor et les services de l’État gérés de manière autonome, après neutralisation des transferts internes ; et 25 milliards pour les collectivités territoriales. Il ne s’agit donc pas du seul budget d’équipement de l’État. Cette mobilisation prolonge une politique qui a profondément transformé les infrastructures du Royaume, renforcé son attractivité et accompagné l’émergence de nouvelles filières industrielles.

Cette stratégie a produit des résultats. La Banque mondiale estime la croissance marocaine à 4,9 % en 2025, sa meilleure performance depuis une décennie, portée notamment par l’investissement public. Il serait donc erroné de considérer les grands chantiers comme une dépense improductive ou d’opposer systématiquement l’État aux entreprises. Les infrastructures publiques ont créé les conditions de nombreuses réussites privées. Mais elles soulèvent désormais une question plus exigeante : dans quelle mesure cette impulsion peut-elle favoriser une économie dont la croissance repose davantage sur l’investissement, l’innovation et la productivité des entreprises ?

Une industrie plus forte, un marché du travail toujours fragile

Le développement industriel marocain apporte une première réponse. Selon le ministère de l’Industrie et du Commerce, le chiffre d’affaires industriel a atteint 898 milliards de dirhams en 2024, pour une valeur ajoutée de 240 milliards et plus d’un million d’emplois. L’automobile, l’aéronautique et plusieurs activités exportatrices illustrent la capacité du Royaume à s’intégrer dans les chaînes de valeur internationales. Ces performances témoignent d’une transformation productive réelle, dont les effets dépassent les seules infrastructures.

Le marché du travail révèle cependant une diffusion encore inégale de cette dynamique. En 2025, l’économie nationale a créé 193 000 emplois et le taux de chômage a légèrement reculé à 13 %. Celui des jeunes actifs de 15 à 24 ans a néanmoins atteint 37,2 %, tandis que le sous-emploi progressait à 10,9 %. Les créations d’emplois se sont principalement concentrées dans les services et le bâtiment, alors que l’industrie enregistrait une progression plus limitée et que l’agriculture perdait des postes. Cette situation ne remet pas en cause les acquis industriels, mais rappelle que la croissance d’une économie ne garantit pas mécaniquement une amélioration comparable des perspectives professionnelles de l’ensemble de sa population.

Les PME doivent entrer dans les grandes chaînes de valeur

L’une des difficultés majeures réside dans les relations entre les grandes entreprises et le tissu entrepreneurial national. Les investissements internationaux ont contribué à moderniser plusieurs secteurs, mais leur implantation ne garantit pas automatiquement l’émergence de fournisseurs marocains capables de satisfaire les exigences techniques, financières et organisationnelles des grands donneurs d’ordre. Les normes de qualité, les délais de paiement, les capacités d’innovation et l’accès au financement déterminent souvent la possibilité réelle d’intégrer ces marchés.

Le contenu local ne peut donc être réduit à une préférence administrative ou à un objectif statistique. Il doit s’appuyer sur une montée en compétence des entreprises, des partenariats industriels durables et des dispositifs de financement adaptés. L’enjeu est de permettre aux PME marocaines de devenir progressivement des partenaires compétitifs, capables de développer leurs propres produits et de conquérir d’autres marchés. Une politique industrielle réussie ne se mesure pas uniquement au nombre d’investisseurs attirés, mais également au nombre d’entreprises nationales dont elle renforce durablement les capacités.

La dépendance technologique devient un risque économique

La nationalité du capital ne suffit plus à apprécier la souveraineté économique. Une entreprise marocaine peut disposer d’importantes capacités industrielles tout en dépendant de technologies étrangères, de composants importés ou de débouchés commerciaux concentrés. Ces interdépendances peuvent être bénéfiques lorsqu’elles facilitent l’accès aux marchés, accélèrent les transferts technologiques et diversifient les partenariats. Elles deviennent plus préoccupantes lorsqu’elles limitent la capacité de négociation ou exposent une activité stratégique à des ruptures d’approvisionnement.

Le Maroc doit donc intégrer cette dimension dans l’évaluation de ses grands investissements, particulièrement dans l’énergie, les infrastructures numériques, les industries avancées et la logistique. La question n’est pas de rechercher une autonomie économique illusoire, mais de préserver la possibilité de diversifier les fournisseurs, de développer des compétences nationales et de disposer d’alternatives crédibles. La souveraineté économique repose moins sur l’absence de dépendances que sur la capacité à les maîtriser.

Le numérique peut accélérer la productivité des entreprises

La transformation productive dépendra également de la modernisation des entreprises existantes. Dans son rapport du 23 juillet 2026, la Banque mondiale souligne que moins d’une entreprise marocaine sur cinq utilise intensivement et de manière intégrée les technologies numériques avancées. Les entreprises engagées dans ces transformations peuvent enregistrer des gains de productivité importants, atteignant jusqu’à 70 % dans les situations étudiées. Ce potentiel ne constitue pas une promesse de performance automatique, mais il montre l’ampleur des marges de progression.

L’intelligence artificielle, l’automatisation et l’exploitation des données peuvent contribuer à cette évolution, à condition de ne pas réduire la transformation numérique à l’acquisition d’équipements ou de logiciels. Elle suppose une adaptation des organisations, une amélioration des compétences et une capacité à intégrer les technologies dans les processus de production et de gestion. Pour les PME, le financement et l’accompagnement constituent des conditions décisives. Sans eux, la transition numérique pourrait accentuer les écarts de productivité entre grandes entreprises et acteurs économiques moins structurés.

L’investissement public doit entraîner davantage de capitaux privés

Le débat économique doit désormais porter sur la capacité de l’investissement public à susciter des engagements privés supplémentaires. Les infrastructures réduisent les coûts de transport, facilitent les échanges et améliorent les conditions de production. Elles peuvent ainsi encourager les entreprises à investir. Mais cet effet d’entraînement dépend de nombreux facteurs : disponibilité du financement, concurrence, sécurité juridique, accès au foncier, qualification de la main-d’œuvre et perspectives commerciales.

Il serait également imprudent d’ignorer les contraintes budgétaires. L’État doit financer simultanément les infrastructures, l’éducation, la santé, la protection sociale et l’adaptation climatique. La poursuite d’un effort d’investissement élevé exige donc une attention particulière à son efficacité et à sa soutenabilité. Dans certains secteurs, l’intervention publique demeure indispensable ; dans d’autres, elle devrait permettre aux entreprises de prendre progressivement davantage de responsabilités. Un indicateur utile serait le montant d’investissement privé additionnel effectivement mobilisé pour chaque dirham public engagé, en distinguant les secteurs et en évitant d’attribuer à l’État des décisions privées qui auraient été prises de toute façon.

Cette évolution appelle une évaluation plus exigeante des grands programmes. Au-delà des montants engagés et des équipements réalisés, il faudrait mesurer les investissements privés additionnels, la valeur ajoutée nationale, les emplois maintenus, les compétences transférées et la participation effective des entreprises marocaines. Ces résultats ne peuvent être appréciés uniquement à l’inauguration d’un projet. Ils doivent être suivis plusieurs années après sa mise en service, lorsque ses effets économiques deviennent observables.

En 2030, la réussite dépendra de la place des entreprises

À l’horizon 2030, le Maroc pourrait poursuivre une croissance principalement soutenue par les grands programmes publics, consolider quelques filières industrielles exportatrices ou parvenir à diffuser plus largement les gains de productivité dans son tissu entrepreneurial. Ces trajectoires ne s’excluent pas entièrement, mais elles n’offrent pas les mêmes perspectives d’emploi, de compétitivité et de résilience économique. La troisième exige une coordination plus étroite entre politique industrielle, financement privé, formation et innovation, sans renoncer aux investissements publics nécessaires au développement du pays.

Le véritable arbitrage ne consiste donc pas à choisir entre l’État et le marché. Il s’agit de déterminer où l’investissement public demeure irremplaçable, où il peut entraîner l’initiative privée et comment les ressources disponibles peuvent produire les bénéfices économiques et sociaux les plus durables. Cette approche suppose des évaluations indépendantes, une meilleure connaissance des besoins des entreprises et la capacité de réorienter les programmes lorsque leurs résultats ne correspondent pas aux objectifs annoncés.

Le Maroc dispose aujourd’hui d’infrastructures qui constituent un avantage considérable dans la compétition internationale. Leur valorisation dépendra de la capacité des entreprises nationales à les exploiter, à développer leurs propres compétences et à renforcer leur présence sur les marchés. L’État restera un acteur central de cette transformation, mais son succès se mesurera aussi à l’autonomie économique qu’il aura contribué à faire émerger.

Le Maroc a construit les infrastructures de son développement. Il doit maintenant faire grandir les entreprises qui assureront durablement sa prospérité.

 

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