
Tribune – Imaginons un monde peuplé de robots d’une puissance extraordinaire. Ils calculent, analysent, établissent des diagnostics et résolvent des problèmes qui demandaient autrefois des années de recherche. Dans un coin, presque oublié, un homme est assis devant quelques feuilles de papier. Il réfléchit. Il reprend une hypothèse, en abandonne une autre. Peut-être trouvera-t-il une solution que les machines n’ont pas envisagée. Peut-être découvrira-t-il simplement que la question était mal posée.
Cet homme pourrait être l’intellectuel de demain. Il pourrait aussi être chacun de nous. Car la pensée n’appartient à aucune catégorie sociale, même si certains ont fait de son exercice public une responsabilité.
L’histoire de l’intellectuel est inséparable des transformations du savoir et du pouvoir. L’affaire Dreyfus a montré, avec Émile Zola, qu’un écrivain pouvait engager son autorité dans une cause dépassant son métier. Julien Benda s’est inquiété de la soumission des intellectuels aux passions politiques. Antonio Gramsci a examiné leur rôle dans les rapports sociaux. Edward Said a rappelé combien leur indépendance pouvait les conduire à contester les pouvoirs établis. Leurs positions diffèrent, mais une interrogation les traverse : que vaut une intelligence qui renonce à exercer son jugement ?
L’intelligence artificielle donne à cette question une portée nouvelle. Elle produit des raisonnements, confronte des hypothèses et accomplit certaines opérations intellectuelles avec une rapidité inaccessible à l’individu. La maîtrise du langage et l’accumulation des références ne suffisent plus à établir une autorité intellectuelle.
Les recherches récentes invitent pourtant à se méfier des conclusions hâtives. Une enquête publiée en 2025 auprès de 319 professionnels a relevé une association entre la confiance accordée à l’intelligence artificielle et une diminution de l’effort critique déclaré. Elle observait également un déplacement de cet effort vers la vérification et l’évaluation des réponses. Fondée sur les déclarations des participants, elle ne démontre pas une diminution durable de leurs capacités intellectuelles. Une méta-analyse publiée en 2024 dans Nature Human Behaviour, portant sur 106 expériences issues de 74 articles, a montré que la collaboration entre humains et machines ne produisait pas systématiquement de meilleurs résultats que ceux du plus performant des deux.
Ces travaux ne permettent ni d’annoncer un affaiblissement inévitable de la pensée humaine ni de célébrer son augmentation automatique. Ils révèlent surtout combien la qualité d’un instrument dépend des conditions de son utilisation.
Mais une objection plus sérieuse se présente. En 2026, des travaux publiés dans Nature sur des systèmes tels que Co-Scientist et Robin ont montré que l’intelligence artificielle pouvait contribuer à formuler des hypothèses scientifiques nouvelles. La machine ne se contente plus de restituer des connaissances : elle participe à leur élaboration. Pourquoi lui refuser demain la capacité de remettre en cause ses propres raisonnements, voire certains de nos cadres intellectuels ?
Nous n’avons aucune raison de fixer à l’avance les limites définitives de ses progrès. L’homme lui-même n’a jamais cessé de dépasser les frontières qu’il croyait infranchissables. Son histoire scientifique est faite de certitudes abandonnées, de méthodes renouvelées et de découvertes qui ont bouleversé jusqu’à la formulation des problèmes.
Cette histoire nous enseigne aussi une distinction essentielle entre perfection et progrès. La perfection suppose un achèvement. Le progrès, lui, demeure ouvert. Chaque connaissance nouvelle peut révéler l’étendue de ce que nous ignorons. L’archéologue continue d’interroger le passé avec des instruments nouveaux, tandis que le scientifique tente de comprendre un avenir que ses propres découvertes contribueront à transformer.
Le savoir n’épuise pas la sagesse. Nous pouvons disposer d’informations exactes et nous tromper sur leur usage. Une décision peut être techniquement efficace et humainement désastreuse. Le jugement engage alors davantage que la capacité à résoudre un problème : il oblige à examiner les conséquences de ce que nous entreprenons et les raisons pour lesquelles nous le faisons.
C’est dans cette interrogation que réside peut-être le souffle de la pensée. Non dans une supériorité mystérieuse qu’il faudrait opposer aux machines, mais dans une recherche qui ne s’achève pas avec la réponse obtenue. Comprendre ne dispense pas de questionner le sens de ce que l’on comprend.
Cette exigence prend une dimension particulière dans les sociétés africaines et arabes. Malek Bennabi avait déjà placé la production des idées au cœur de la capacité des sociétés à construire leur avenir. Aujourd’hui, la dépendance ne concerne pas seulement les équipements ou les infrastructures. Elle touche les langues, les corpus de connaissances, les modèles d’évaluation et les critères à partir desquels les systèmes interprètent le monde et jugent une réponse pertinente. Une société qui utilise des instruments conçus ailleurs sans participer à leur élaboration risque de laisser d’autres organiser une partie de son horizon intellectuel.
L’enjeu dépasse donc l’accès à la technologie. Il concerne la liberté de produire ses propres questions, de discuter les réponses proposées et de contribuer à la connaissance universelle.
Revenons à notre homme entouré de robots. Rien ne garantit qu’il trouvera mieux qu’eux. L’une des machines pourrait même lui apprendre ce qu’il ignorait et bouleverser ses convictions. Il devra alors accepter cette contradiction, comme il devrait accepter celle d’un autre homme.
Sa liberté intellectuelle ne réside pas dans la certitude d’avoir le dernier mot. Elle tient à la possibilité de reprendre une question, de contester une évidence et d’assumer les conséquences de son jugement.
L’intellectuel de demain n’aura pas à défendre une perfection humaine qui n’a jamais existé. Il lui faudra vivre avec des intelligences capables de le surprendre, parfois de le dépasser, sans renoncer à examiner ce qu’elles produisent.
Laissons donc cet homme devant ses feuilles. Les machines poursuivent leurs recherches. Lui aussi. Il ne sait pas encore ce qu’il trouvera. Et peut-être est-ce précisément cette incertitude qui l’oblige à continuer.



