Boujaâd : l’amour du Prophète, entre les livres et les voix
Fondée au XVIe siècle, la zaouïa Cherkaouia ne fut pas seulement un sanctuaire. Elle fut également un foyer d’enseignement, d’écriture et de transmission des savoirs.
Chaque année, des milliers de visiteurs convergent vers Boujaâd pour le moussem de Sidi Bouabid Cherkaoui. Ils viennent pour les processions, les chants et la ferveur. Peu d’entre eux ont probablement eu l’occasion de consulter l’une des œuvres les plus considérables issues de la zaouïa. Ce décalage rappelle une particularité de la culture religieuse marocaine : l’amour du Prophète Sidna Mohammed ﷺ s’est transmis par les livres, mais aussi par les voix qui en prolongeaient la portée.
Fondée au XVIe siècle, la zaouïa Cherkaouia ne fut pas seulement un sanctuaire. Elle fut également un foyer d’enseignement, d’écriture et de transmission des savoirs. Les textes y étaient étudiés, copiés et récités. Leur contenu pouvait ainsi atteindre, par la parole et le chant, un public bien plus large que celui des lecteurs de manuscrits.
C’est dans cette tradition que s’inscrit la Dhakhirat al-Muhtaj fi al-Salat ala Sahib al-Liwa wa al-Taj (ذخيرة المحتاج في الصلاة على صاحب اللواء والتاج), composée au XVIIIe siècle par le cheikh Mohammed al-Mu’ta Cherkaoui. Consacrée à la prière sur le Prophète, elle dépasse le simple recueil d’invocations. Elle rassemble traditions, récits, enseignements et matériaux poétiques, constituant une véritable bibliothèque de la dévotion prophétique au Maroc.
Son édition moderne, en 55 tomes, a été établie à partir de 150 manuscrits dispersés dans plusieurs dizaines de bibliothèques. Cette entreprise a une portée qui dépasse le seul hommage patrimonial. En réunissant des textes que les siècles avaient dispersés, elle rend possible leur confrontation et permet de mieux comprendre les chemins de leur transmission : qui copiait, dans quelles circonstances, à partir de quelles sources et avec quelles variantes.
La Dhakhira appartient également à une histoire de l’art du manuscrit. La calligraphie, l’ornementation et les représentations des lieux saints associées à cette tradition témoignent de l’attention accordée à la beauté des ouvrages religieux. Les compositions graphiques invitaient à contempler ce que les mots évoquaient. Elles méritent d’être étudiées pour elles-mêmes, tant elles renseignent sur les sensibilités artistiques et spirituelles de leur époque.
Reste la voix. Dans la tradition marocaine, les poèmes de louange prophétique ont nourri les assemblées de madih et de samâ. Interprétés par des groupes de récitants et de chanteurs, ils faisaient de la dévotion une expérience partagée. Cette tradition orale entretenait une relation étroite avec la culture écrite des zaouïas. Le livre conservait, la voix diffusait, et chacun contribuait à préserver une mémoire commune.
C’est dans cette relation entre l’écrit et l’oral que réside une part de l’intérêt de l’édition. Les manuscrits permettent de retrouver les références, les méthodes de compilation et les filiations intellectuelles que la seule transmission orale ne pouvait conserver avec la même précision. Historiens, spécialistes de littérature arabe, du soufisme et de l’art du livre disposent ainsi d’un corpus considérable pour étudier les rapports entre culture savante et pratiques de dévotion.
À Boujaâd, les visiteurs continueront de faire vivre le sanctuaire par leur présence et leurs chants. Les volumes de la Dhakhira conservent une autre mémoire, plus silencieuse, celle des savants, des copistes et des poètes. Ces deux héritages ne s’opposent pas. Ils témoignent de la manière dont l’amour du Prophète Sidna Mohammed s’est inscrit dans la culture marocaine, par la beauté des textes, des images et des voix.



