
Le Maroc poursuit sa transformation économique. Mais les enquêtes sur les ménages et les écarts régionaux rappellent une exigence : mesurer le progrès à travers les possibilités concrètes offertes aux citoyens.
Le paradoxe des chiffres
À l’heure où se prépare le budget 2027, le Maroc fait face à une question décisive : comment transformer sa puissance d’investissement en amélioration durable des conditions de vie ?
Les infrastructures, l’industrie et l’ouverture internationale ont profondément changé les perspectives du Royaume. Pourtant, la croissance ne se transmet pas automatiquement aux revenus, à l’emploi ou à la sécurité matérielle.
L’enquête du Haut-Commissariat au Plan (HCP) du troisième trimestre 2026 illustre cette tension. L’indice de confiance des ménages atteint 59,2 points, contre 53,6 un an plus tôt, mais recule légèrement par rapport au trimestre précédent, où il s’établissait à 60,1.
Dans le même temps, 58,2 % des ménages estiment que leurs revenus couvrent leurs dépenses, 39 % déclarent s’endetter ou puiser dans leur épargne et 2,8 % affirment épargner une partie de leur revenu. Il s’agit de déclarations d’enquête, non d’une mesure comptable de leur situation financière.
La confiance peut donc progresser sans que les fragilités disparaissent. Ce paradoxe ne contredit pas la transformation économique du pays : il interroge la manière dont ses bénéfices atteignent les ménages.
Une géographie des possibilités
Les comptes régionaux 2024 du HCP éclairent une autre dimension du défi. Selon ces données semi-définitives, le PIB par habitant atteignait 67 859 dirhams à Casablanca-Settat, contre 28 692 à Marrakech-Safi, pour une moyenne nationale de 43 891 dirhams.
Le PIB par habitant mesure la production rapportée à la population, non le revenu des habitants. Casablanca-Settat ne présente d’ailleurs pas le niveau le plus élevé du Royaume : certaines régions du Sud la devancent.
L’exemple de Marrakech-Safi est particulièrement révélateur. Sa croissance de 5,1 % en 2024 dépasse la moyenne nationale de 4,4 %, alors que son PIB par habitant demeure relativement faible. Le dynamisme d’une économie régionale et le niveau de richesse produite par habitant ne racontent donc pas la même histoire.
Une route, une zone industrielle ou un équipement public deviennent des progrès sociaux lorsqu’ils facilitent réellement l’accès à l’emploi, aux soins, à la formation ou aux marchés.
Cette « fracture des possibilités » rejoint l’approche des capabilités d’Amartya Sen : le développement se mesure aussi à ce que les individus peuvent effectivement accomplir.
Le temps long n’exonère pas de rendre compte
Une objection mérite d’être prise au sérieux. Les grands investissements exigent du temps. Les infrastructures hydriques, la transformation industrielle ou la formation professionnelle ne produisent pas immédiatement leurs effets.
Le Maroc doit également composer avec la rareté de l’eau, les contraintes énergétiques et la préservation des équilibres financiers. Opposer les besoins sociaux immédiats aux investissements productifs serait une impasse.
Mais le temps long ne doit pas devenir un délai sans responsable.
Entre l’annonce d’un programme et son impact se succèdent décisions budgétaires, autorisations, marchés, recrutement et mise en service. Une défaillance dans cette chaîne peut neutraliser des moyens pourtant mobilisés.
La territorialisation des politiques publiques suppose donc de clarifier les responsabilités des collectivités, des opérateurs et des administrations de tutelle, tout en renforçant leur capacité de coordination et d’exécution.
Mesurer ce qui change réellement
Chaque grand programme territorial pourrait publier annuellement trois résultats : le délai réel d’accès à un service essentiel, les emplois durables effectivement créés et les corrections apportées aux engagements non tenus.
Un équipement de santé, par exemple, ne devrait pas être évalué uniquement à son inauguration, mais aussi à son fonctionnement, à ses personnels disponibles et aux délais effectivement constatés par les usagers.
Cette discipline comporte un risque : privilégier les chiffres flatteurs au détriment des réalités humaines. Elle doit donc associer évaluations indépendantes, expérience des citoyens et possibilité de revoir les décisions.
La croissance reste indispensable au financement des solidarités. Mais sa portée sociale dépend aussi de sa diffusion entre territoires, entreprises et ménages.
Le Royaume a démontré sa capacité à construire des infrastructures d’envergure. Sa prochaine réussite se mesurera aussi à des réalités plus ordinaires : un emploi accessible, un service qui fonctionne, un trajet raccourci.Car le progrès économique prend toute sa signification lorsqu’il élargit les possibilités de vivre, de travailler et de construire son avenir, quel que soit son territoire.




