
L’accession de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement marocain marque une étape historique. Dans une tribune publiée par L’Express le 26 octobre, Arnaud Lacheret souligne pourtant un paradoxe : l’emploi féminin au Maroc demeure très inférieur à celui observé en Arabie saoudite. Il insiste sur les freins culturels, davantage que juridiques. Son constat mérite attention, mais soulève une question préalable : mesure-t-on réellement les mêmes activités et les mêmes populations dans les deux pays ?
Au deuxième trimestre 2026, selon le Haut-Commissariat au Plan, le taux de participation des Marocaines à la main-d’œuvre s’établissait à 18,1 %, contre 66,5 % pour les hommes. Leur taux d’emploi contre revenu atteignait seulement 15,4 %. Ces chiffres révèlent une profonde inégalité économique. Ils ne décrivent cependant pas l’ensemble du travail accompli par les femmes.
La nouvelle enquête du HCP, introduite en 2026 conformément aux normes internationales, distingue l’emploi exercé contre rémunération ou en vue d’un profit des activités de production destinées principalement à l’usage familial. Cette évolution améliore la précision statistique, mais rappelle qu’une contribution productive peut exister sans apparaître dans le taux d’emploi. Le travail informel rémunéré peut, lui, être comptabilisé, même lorsqu’il échappe aux déclarations administratives.
Cette distinction est essentielle au Maroc, notamment dans les campagnes, où les femmes participent aux exploitations agricoles, aux activités familiales et à la production domestique, souvent sans revenu personnel ni protection sociale. Leur contribution économique ne se traduit pas nécessairement par une autonomie financière.
La comparaison saoudienne appelle une double précaution. La forte progression de la participation des Saoudiennes depuis 2017 s’est accompagnée de politiques économiques volontaristes. Mais leur taux de participation est revenu à 33,7 % au deuxième trimestre 2026, après un pic de 36,3 % au premier trimestre 2025. Ces données concernent les Saoudiennes, non l’ensemble des résidentes. Les différences de population, de structure productive et de mesure statistique interdisent donc toute conclusion culturelle hâtive.
Il serait tout aussi réducteur de nier le poids des normes sociales. Le mariage, les responsabilités domestiques et les attentes familiales influencent les trajectoires professionnelles. Mais ces contraintes se combinent au manque de structures de garde, aux difficultés de transport, aux disparités territoriales et à l’insuffisance d’emplois correctement rémunérés. Culture et économie ne constituent pas deux explications concurrentes : elles se façonnent mutuellement.
Le Maroc connaît ainsi une contradiction majeure : il investit dans la formation des femmes sans parvenir à transformer suffisamment leurs qualifications et leur travail en revenus, en emplois durables et en responsabilités économiques.
Le Nouveau modèle de développement fixe l’ambition de porter le taux d’activité féminin à 45 % d’ici 2035. Mais cet objectif, formulé dans l’ancien cadre statistique, ne peut être directement rapproché des 18,1 % mesurés en 2026. Il appartient désormais aux pouvoirs publics de préciser les indicateurs sur lesquels leurs résultats seront évalués.
L’enquête nationale sur l’emploi du temps 2026-2027, dont le HCP a annoncé le début de la collecte au 20 avril 2026, est conçue pour mesurer notamment le travail domestique et les activités de soins non rémunérées, encore mal saisis par les indicateurs économiques classiques.
La portée historique de l’arrivée d’une femme à la direction du gouvernement est incontestable. Sa portée sociale dépendra de sa traduction dans la vie quotidienne.
Car le défi marocain n’est pas seulement de faire travailler davantage de femmes. Il est de reconnaître le travail qu’elles accomplissent déjà, de leur permettre d’en vivre et de garantir leur liberté de choisir.




