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Émeutes du 17 octobre : l’immigration, le coupable commode

Tribune – Le 17 octobre, la mobilisation contre la vie chère a dégénéré en pillages dans plusieurs villes de France. En quarante-huit heures, une partie de la droite et de l’extrême droite, relayée jusqu’à Washington, a désigné un coupable : l’immigration, et derrière elle les musulmans des quartiers populaires. Tribunaux, chef de l’État et chercheurs racontent une histoire plus complexe.

Ce que l’on sait des émeutes du 17 octobre

Entre 550 000 personnes selon les autorités et 800 000 selon les organisateurs ont défilé contre la vie chère : lycéens, étudiants, gilets jaunes, agriculteurs, syndicalistes. Le soir, des vitrines ont volé en éclats à Paris, l’hôtel de ville de Limoges a été ravagé par un incendie volontaire, l’office de tourisme de Lyon livré aux flammes. Le gouvernement évoque au moins 3 000 commerces touchés (environ 1 500 selon la fédération du commerce), près d’un millier de policiers et gendarmes blessés, quelque 2 400 interpellations. Rien de cela ne se minimise.

Le récit, lui, était prêt avant les premières audiences. Sur Europe 1 et CNews, Jordan Bardella a affirmé qu’« une grande partie des pilleurs sont des gens issus de l’immigration, qui ne se sentent pas français ». Bruno Retailleau a martelé : « Il y a un lien entre une immigration massive qui crée des désordres sécuritaires et ce qui s’est passé dimanche », promettant la déchéance de nationalité. Marion Maréchal et Eric Zemmour ont également pointé du doigt les jeunes issus de l’immigration. Zemmour a qualifié les manifestants de « horde de barbarbes maghrébins et africains », invoquant « le grand remplacement ».

Du quartier à l’immigré, de l’immigré au musulman : le glissement s’est opéré en un week-end.

Qui sont les émeutiers ? Ce que disent les tribunaux

Les comparutions immédiates du 19 octobre dessinent un tableau disparate. Selon le garde des Sceaux, sept gardés à vue sur dix sont majeurs, « très souvent connus des services de police ». À Metz, six hommes de 19 à 52 ans : des jeunes emportés, des casseurs habitués, un salarié bien payé jugé pour un vol de vêtements. À Lille, un prévenu était inconnu de la justice, « inséré à tous les niveaux » selon son avocate.

Ces audiences ne confirment pas davantage la thèse de l’exécutif. Emmanuel Macron a désigné « des factieux, issus de groupuscules d’ultra-gauche, rejoints par de nombreux délinquants ». À Lille, la majorité des profils jugés ne correspondait pas à ce portrait.

Après la mort de Nahel en 2023, la commission d’enquête du Sénat dressait le portrait type de l’émeutier : un homme de nationalité française, 23 ans en moyenne, souvent primo-délinquant. Pour 2026, aucun portrait d’ensemble n’existe, et la France, qui n’autorise les statistiques ethniques que par dérogation stricte, n’en publiera pas. Chiffrer la part d’« immigrés » parmi les pilleurs, c’est affirmer ce qu’aucune donnée publique n’établit.

Quartiers populaires : l’objection qu’il faut entendre

Un syndicaliste policier, Hubert Gimenez, décrit deux profils d’interpellés : des jeunes issus de quartiers sensibles et des militants d’ultragauche. « Ce qu’on a vu, c’est du pilleur d’opportunité », résume-t-il. Nier la présence des quartiers populaires offrirait aux tenants du discours identitaire l’argument du déni.

L’objection la plus solide vient de la recherche. En 2010, le sociologue Hugues Lagrange observait, à milieu social comparable, des écarts de délinquance selon l’origine culturelle des familles. Michel Kokoreff lui objectait des données limitées aux 11-16 ans et des « inconduites » mal définies. Surtout, l’argument déplace le problème : il ne s’agit plus de frontières, mais de citoyens français relégués par le chômage, le décrochage scolaire, une relation abîmée avec la police, ce que 2005 et 2023 avaient déjà montré. Le saut vers l’islam, lui, ne repose sur rien : aucun des dossiers rapportés par la presse ne parle de foi. La responsabilité pénale, elle, demeure individuelle.

Du quartier à l’islam : la fabrique du coupable commode

Le sociologue Michel Wieviorka invitait dès 1999 à distinguer la réalité de la violence de sa représentation. Le régulateur connaît ce glissement : en juillet, l’Arcom a infligé à CNews, qui a fait appel, 200 000 euros d’amende pour avoir diffusé, après des violences de 2025, des propos d’Éric Zemmour présentant les fauteurs de troubles comme « pour la plupart des enfants de l’immigration arabo-musulmane ». Le même schéma revient aujourd’hui chez des candidats à la présidentielle. Le politiste Franck Frégosi décrit un État qui promeut un islam « républicain » et qualifie de « séparatistes » les expressions qui s’en écartent.

Ce soupçon a un coût mesuré. Selon le Défenseur des droits et l’Organisation internationale du travail (décembre 2025), les personnes perçues comme noires, arabes ou maghrébines risquent 2,8 fois plus que les personnes perçues comme blanches de déclarer une discrimination dans la recherche d’emploi, contre 2,2 en 2016.

Un récit identitaire devenu mondial

Le récit a traversé l’Atlantique en quelques heures. Donald Trump a lancé « La France brûle ! », accusant « l’immigration de personnes issues d’un monde totalement différent » ; JD Vance a affirmé que « les progressistes occidentaux ont importé le tiers-monde ». L’agence AP relevait pourtant que ni les autorités ni la police françaises n’avaient lié les émeutes à l’immigration.

Soixante-cinq ans après le 17 octobre 1961

Ce même 17 octobre, des rassemblements commémoraient la répression de la manifestation pacifique d’Algériens à Paris en 1961. Les deux événements sont incommensurables : en 1961, des manifestants pacifiques furent victimes de la répression d’État ; en 2026, des pilleurs présumés répondent devant la justice. La coïncidence rappelle seulement qu’en France, désigner une partie de la population comme menace intérieure a une histoire, et qu’elle n’a jamais servi la cohésion du pays.

Le chef de l’État l’a dit lui-même : « Comment des Français peuvent faire cela à la France ? » La vie chère qui a jeté des centaines de milliers de personnes dans la rue ne se réglera pas par la déchéance de nationalité. Désigner un coupable va plus vite que comprendre une crise. C’est aussi la manière la plus sûre de la voir revenir.

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