Tarek Mami, l’outsider qui avait fait de la radio un engagement
J’ai connu Tarek Mami. Et c’est d’abord l’image d’un homme habité par les médias qui me revient aujourd’hui, au moment où j’apprends sa disparition.
Tarek était un outsider. Je le dis avec affection et respect. Il n’était pas de ceux qui avaient les moyens des grands groupes ou la puissance des institutions. Il a dû conquérir sa place. La construire. La défendre. Et surtout la faire durer.
Chez lui, la radio n’était pas seulement un métier. Elle était une manière de servir. Servir une communauté, créer un lien entre la France et le Maghreb, faire entendre des voix qui trouvaient difficilement leur place ailleurs.
Il l’a fait avec les moyens dont il disposait. Mais il possédait une ressource que les budgets ne remplacent pas : une capacité de travail considérable et cette volonté de ne pas céder devant l’obstacle.
Ceux qui ont travaillé dans les médias savent ce que signifie tenir une radio dans la durée. Derrière la voix qui résonne du poste, il y a une équipe à faire vivre, une programmation à construire, des difficultés économiques et techniques à surmonter. Puis, le lendemain, tout recommencait.
Tarek connaissait cette réalité. Il ne l’a pas contournée. Il l’a affrontée.
C’est peut-être ce que je retiens le plus de lui : cette capacité à avancer sans attendre que toutes les conditions soient réunies. Il faisait avec ce qu’il avait. Il cherchait une solution. Il continuait.
Dans un univers où la puissance des moyens finit souvent par décider de la visibilité, lui avait choisi une autre voie : celle du travail acharné.
Avec France Maghreb 2, cette obstination a fini par produire quelque chose que l’on ne mesure pas seulement en audience : une présence.
La radio comme lien
Il faut se souvenir de ce que représentait la radio avant les réseaux sociaux et les plateformes numériques.
Pour beaucoup de Maghrébins de France, elle était un fil. On y cherchait une information, une musique, un débat, parfois simplement une voix familière. On y retrouvait un peu du pays quitté et beaucoup du pays dans lequel on construisait désormais sa vie.
Tarek Mami avait compris cette fonction particulière du média : relier sans enfermer.
France Maghreb 2 s’est ainsi inscrite dans cette histoire encore insuffisamment racontée des médias franco-maghrébins qui ont accompagné plusieurs générations, leurs interrogations, leurs réussites, leurs difficultés et leur besoin d’être entendues autrement.
Le Maroc y avait naturellement une place particulière.
À une époque où les communautés maghrébines étaient encore souvent racontées par d’autres, disposer de ses propres espaces de parole n’avait rien d’anodin.
Tarek aura été l’un de ceux qui ont contribué à les faire vivre.
L’outsider
C’est avec le recul que son parcours prend peut-être tout son sens.
L’outsider avait fini par inscrire son nom dans un paysage médiatique où rien ne lui avait été donné d’avance.
Il n’a peut-être jamais disposé de tous les moyens qu’il aurait souhaités. Il laisse pourtant davantage que des moyens auraient pu acheter : une trace.
Des années d’antenne. Des débats. Des rencontres. Des voix. Des équipes. Des auditeurs. Et cette conviction qu’un média maghrébin pouvait trouver durablement sa place dans l’espace français sans renoncer à sa singularité.
C’est un héritage rédactionnel et médiatique. Mais c’est aussi une leçon que son parcours laisse derrière lui : il n’est pas toujours nécessaire de commencer grand pour laisser quelque chose de grand.
Il avait tracé son sillon.
Les médias entretiennent une relation cruelle avec le temps. Les technologies vieillissent. Les formats disparaissent. Les plateformes remplacent celles qui les ont précédées. Ce qui paraissait moderne hier devient rapidement une archive.
Mais les chemins ouverts par certains demeurent.
Je garderai de Tarek l’image de cet homme habité par son métier, capable de défier les obstacles et de continuer lorsque les moyens n’étaient pas toujours à la hauteur de l’ambition.
Il avait compris une chose simple que connaissent tous les bâtisseurs : on commence avec ce que l’on a.
Et puis on travaille.
Aujourd’hui, mes pensées vont d’abord à sa famille, à ses proches et aux équipes de France Maghreb 2 qui l’ont entouré jusqu’à ses derniers instants.
Le monde de la radio perd l’un de ses défenseurs. Le paysage franco-maghrébin perd l’un de ceux qui ont contribué patiemment à le construire.
Mais l’outsider peut partir avec une certitude : il avait fini par tracer son sillon.
Et dans le paysage médiatique maghrébin, ce sillon porte désormais aussi son nom.



