Maroc : après le discours royal, l’heure des décisions
En ouvrant la XIIᵉ législature du Parlement, le Roi Mohammed VI a placé le Maroc devant une exigence décisive : transformer ses acquis économiques et ses ambitions stratégiques en résultats concrets pour les citoyens et les territoires.

Tribune – Au lendemain de l’ouverture de la XIIᵉ législature du Parlement, les orientations royales confrontent la future majorité à une épreuve décisive : convertir les ambitions économiques du Royaume en décisions vérifiables, dans les territoires comme dans les relations avec ses partenaires.
Le Maroc entre dans une nouvelle législature avec une interrogation qui dépasse la composition de sa prochaine majorité : comment transformer les capacités économiques acquises par le Royaume en progrès plus rapides et plus équitables pour sa population ? Le discours prononcé le 9 octobre par Sa Majesté le Roi Mohammed VI devant les deux Chambres du Parlement place cette question au centre de la nouvelle séquence institutionnelle. Il ne s’agit plus seulement de poursuivre les transformations engagées, mais d’en accélérer les effets, particulièrement dans les territoires où les attentes sociales demeurent fortes.
Le moment politique est singulier. Les élections législatives du 23 septembre ont placé le Parti authenticité et modernité (PAM) en tête avec 97 sièges sur 395, devant le Rassemblement national des indépendants (66), l’Istiqlal (65) et le Parti de la justice et du développement (54). La participation s’est établie autour de 38 %. Le 29 septembre, le Roi a nommé Fatima Ezzahra El Mansouri, issue de la direction du PAM, cheffe du gouvernement et l’a chargée de former le nouvel exécutif. Pour la première fois, une femme accède à cette responsabilité au Maroc. Mais la portée historique de cette nomination ne dispense pas la future majorité de répondre aux exigences politiques et sociales auxquelles elle sera confrontée.
Cette transition s’inscrit dans la continuité de l’institution royale et dans le cadre des responsabilités distinctes établies par la Constitution. Le Roi est Amir Al-Mouminine, Commandeur des croyants, au titre de l’article 41, et Chef de l’État au titre de l’article 42. Le gouvernement conduit les politiques publiques et le Parlement exerce ses fonctions de législation, de contrôle et d’évaluation. La permanence des orientations nationales ne dispense donc pas la nouvelle majorité de rendre compte de leur exécution.
Le discours du 9 octobre donne précisément à cette articulation une portée concrète. L’ambition économique du Maroc doit désormais s’accompagner d’un progrès plus perceptible de la justice sociale et territoriale. C’est dans le passage de l’une à l’autre que se situe le principal défi de la nouvelle législature.
La transformation économique face à l’exigence territoriale
Le Maroc a profondément transformé ses infrastructures, ses capacités industrielles et son positionnement international. Ses équipements portuaires, ses réseaux de transport, ses investissements énergétiques et le développement de nouvelles filières productives ont renforcé son attractivité et ses possibilités d’action. Mais ces acquis ne produisent pas automatiquement les mêmes effets dans toutes les régions. Une économie peut gagner en compétitivité alors que certains territoires continuent de rencontrer des difficultés d’accès à l’emploi, aux compétences ou aux opportunités économiques.
Le discours royal met en avant une nouvelle génération de stratégies touchant à des domaines décisifs : l’eau, l’énergie, la sécurité alimentaire, l’industrie, l’économie numérique et l’intelligence artificielle. Ces secteurs ne constituent pas une simple juxtaposition de priorités. Ils dessinent les conditions de la résilience économique du Royaume dans un environnement international marqué par les tensions sur les ressources, les transformations technologiques et la recomposition des chaînes de valeur.
L’eau conditionne la sécurité alimentaire, l’activité industrielle et l’équilibre des territoires. L’énergie intervient dans la compétitivité des entreprises et la souveraineté économique. L’intelligence artificielle et l’économie numérique ouvrent des possibilités nouvelles, mais supposent des compétences, des infrastructures et des capacités nationales d’appropriation. La constitution de réserves stratégiques répond, quant à elle, à une logique de prévention des vulnérabilités.
Cette approche fait apparaître une évolution importante : la performance économique ne peut plus être appréciée indépendamment de la capacité du pays à anticiper les ruptures et à préserver sa liberté d’action.
Le secteur privé occupe une place déterminante dans cette perspective. Il est appelé à contribuer davantage à l’investissement, à l’emploi et aux exportations. Mais cette responsabilité suppose un environnement favorable à la production, à l’innovation et à l’émergence d’entreprises capables de se développer durablement. La question concerne autant les grands groupes que les petites et moyennes entreprises, dont la contribution à l’emploi et à la vitalité des territoires demeure essentielle.
La jeunesse constitue l’autre dimension de cette transformation. L’enjeu ne se limite pas à créer des emplois supplémentaires. Il consiste à rapprocher l’éducation, la formation, les compétences et les possibilités réelles d’insertion professionnelle. Une stratégie industrielle ou numérique ne peut atteindre pleinement ses objectifs si les qualifications disponibles ne correspondent pas aux besoins des entreprises et aux évolutions technologiques.
Mais le passage le plus immédiatement opérationnel du discours concerne la déconcentration administrative. Le Souverain juge qu’« aucun retard ni atermoiement n’est plus tolérable » dans la mise en œuvre de la Charte de la déconcentration. La formule donne à la réforme une portée nouvelle : le transfert des compétences doit s’accompagner de ressources humaines et financières, d’une clarification des attributions régionales et de mécanismes effectifs de coordination et de contractualisation entre l’État et les régions.
Cette précision change la nature du débat. La déconcentration ne peut être évaluée à partir des seuls textes adoptés ou des structures installées. Elle doit être appréciée à travers les pouvoirs réellement exercés, la coordination entre l’État et les régions, les mécanismes de contractualisation et les résultats obtenus.
Une administration territoriale qui demeure dépendante d’arbitrages permanents au niveau central peut difficilement répondre à l’exigence de rapidité attendue. La réussite de la réforme dépendra donc de la capacité à faire correspondre les responsabilités transférées avec les moyens permettant de les exercer.
Le discours comporte aussi un volet diplomatique particulièrement affirmé. Sur la migration, le Souverain estime que le modèle actuel de coopération a atteint ses limites et mentionne les difficultés rencontrées avec l’Espagne, malgré les avancées du partenariat bilatéral. Il met en cause certaines dispositions légales et décisions judiciaires qui entravent les procédures de rapatriement, tout en refusant que la coopération fasse l’objet de pressions ou de chantage. L’annonce d’un document marocain destiné aux partenaires, portant sur le codéveloppement, la compétitivité économique et la stabilité régionale, appelle désormais une lecture attentive de son contenu et des réponses qu’il suscitera.
Cette question illustre une autre dimension de la transformation nationale : le développement économique, la stabilité institutionnelle et les relations internationales ne constituent pas des domaines indépendants. Ils participent de la capacité d’un État à défendre ses intérêts, à négocier ses partenariats et à inscrire son action dans la durée.
Le gouvernement devant l’épreuve de l’exécution
Ces orientations placent le futur gouvernement devant une responsabilité particulièrement concrète. La première étape reste la formation d’une majorité parlementaire. Avec 97 sièges, le PAM ne dispose pas seul de la majorité absolue, fixée à 198 députés. Les consultations engagées depuis la nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri doivent donc aboutir à un accord entre plusieurs formations politiques.
Plusieurs alliances sont arithmétiquement possibles, mais aucune configuration ne saurait être présentée comme arrêtée avant l’annonce d’un accord formel. L’enjeu n’est pas de spéculer sur une distribution de portefeuilles : il est de savoir si les partenaires de la future majorité s’entendront sur des priorités communes, des responsabilités identifiables et une méthode d’arbitrage capable de résister aux désaccords.
Mais l’arithmétique parlementaire ne suffira pas à déterminer la capacité d’action de l’exécutif. Une coalition peut disposer d’une majorité confortable sans parvenir à construire des arbitrages cohérents. La véritable question sera celle de l’accord programmatique, de la répartition des responsabilités et des mécanismes de coordination entre les ministères.
La Constitution organise clairement les étapes suivantes. Après la nomination des membres du gouvernement par le Roi, la cheffe du gouvernement présente son programme devant les deux Chambres. L’investiture parlementaire dépend ensuite du vote de confiance de la Chambre des représentants, à la majorité absolue de ses membres. La nomination de la cheffe du gouvernement, la constitution de son équipe et l’investiture sont donc des moments distincts.
Le programme gouvernemental sera le premier document permettant de confronter les orientations nationales aux choix de la nouvelle majorité. Il devra préciser les priorités, les moyens mobilisés et les engagements retenus. Le projet de loi de finances pour 2027 constituera ensuite un test décisif : quelle part des ressources ira aux compétences, à l’investissement productif et aux territoires ? Quels transferts de moyens rendront la déconcentration effective ? Et selon quel calendrier les résultats pourront-ils être évalués ?
L’opposition aura également une responsabilité importante. Son rôle ne se limite pas à contester la majorité. Il consiste à contrôler l’action gouvernementale, à interroger les choix budgétaires, à proposer des alternatives et à contribuer à l’évaluation des politiques publiques. La constitution des groupes parlementaires et leurs premières initiatives permettront de mesurer progressivement la manière dont cette fonction sera exercée.
La nouvelle législature ne pourra donc être appréciée uniquement à travers la stabilité de sa majorité ou la composition de son gouvernement. Elle devra l’être à partir de la qualité des décisions, de la cohérence des politiques publiques et de la capacité des institutions à corriger les insuffisances constatées.
Le discours royal du 9 octobre place ainsi le Maroc devant une exigence qui dépasse les alternances partisanes. Les ambitions industrielles, énergétiques et numériques doivent désormais converger avec l’emploi des jeunes, la justice territoriale et l’efficacité administrative. La continuité des orientations nationales trouve sa traduction politique dans la responsabilité des gouvernements successifs, appelés à les mettre en œuvre dans le cadre de leurs compétences constitutionnelles.
Le prochain exécutif sera jugé sur quelques preuves simples : des compétences et des budgets effectivement transférés, des formations débouchant sur des emplois, des investissements productifs dans les régions et des décisions administratives prises à temps. La responsabilité politique commence lorsque les orientations deviennent des arbitrages, puis des actes dont on peut mesurer les effets.
La nouvelle législature ne manquera ni d’objectifs ni de diagnostics. Son enjeu sera de transformer les possibilités ouvertes au pays en résultats partagés. Le discours royal a placé l’exécution au centre du débat ; il appartient désormais au gouvernement et au Parlement de lui donner des moyens, des délais et des preuves. C’est dans cette rencontre entre continuité de l’action royale et responsabilité des institutions élues que se jouera le véritable bilan de la mandature.



