Ahmed Rahhou, le pari marocain de l’intelligence artificielle

La nomination d’Ahmed Rahhou à la tête du ministère de l’Intelligence artificielle, de la Transformation numérique et de la Réforme de l’Administration ouvre une nouvelle étape pour le Maroc. Les stratégies existent déjà. L’épreuve consiste désormais à les convertir en capacités économiques, technologiques et institutionnelles durables.
Ancien dirigeant industriel et bancaire, diplomate puis régulateur, Rahhou possède une expérience singulière pour conduire cette transition. Mais sa réussite dépendra moins des annonces que de sa capacité à transformer l’administration, développer une industrie nationale et préserver la liberté de choix du Royaume face aux grandes puissances technologiques.
Une nomination qui change la nature du débat
Le 16 octobre 2026, au Palais royal de Rabat, le roi Mohammed VI a nommé Ahmed Rahhou ministre de l’Intelligence artificielle, de la Transformation numérique et de la Réforme de l’Administration au sein du gouvernement dirigé par Fatima Ezzahra El Mansouri. Aïcha Guellaa a été nommée ministre déléguée auprès de lui, chargée de la Réforme de l’Administration. [1]
Cette architecture institutionnelle rapproche trois dimensions longtemps abordées séparément : la technologie, la modernisation des services publics et l’organisation de l’État. Sa portée dépendra de résultats concrets : réduction des délais administratifs, amélioration de la productivité, développement des compétences nationales et accès équitable aux services publics. La question est désormais de déterminer quelles capacités le Maroc peut construire, conserver et transmettre.
Un ingénieur devenu industriel, banquier, diplomate et régulateur
Né à Meknès en 1958, Ahmed Rahhou est diplômé de l’École polytechnique de Paris en 1980, puis de l’École nationale supérieure des télécommunications, aujourd’hui Télécom Paris, en 1982. Il débute dans l’informatique à Royal Air Maroc, passe par le conseil en organisation et en stratégie, puis rejoint le Crédit du Maroc, où il devient directeur général adjoint et membre du directoire. [2] [3]
De 2003 à 2009, il dirige Lesieur Cristal. En octobre 2009, il prend la tête du Crédit immobilier et hôtelier, devenu CIH Bank, dont il accompagne la transformation et le développement des services numériques. En février 2019, il est nommé ambassadeur auprès de l’Union européenne, avant de prendre la présidence du Conseil de la concurrence le 22 mars 2021. Ce parcours lui donne une connaissance rare des contraintes de production, de financement, de négociation et de régulation.
Son expérience au Conseil de la concurrence appelle toutefois une lecture nuancée. Rahhou prend la tête d’une institution fragilisée par la crise procédurale du dossier des hydrocarbures. Une commission ad hoc, mise en place à la suite d’une intervention royale, avait relevé de nombreuses irrégularités de procédure sans se prononcer sur le fond du dossier. [4]
Sous sa présidence, le Conseil conclut, le 23 novembre 2023, une transaction concernant neuf sociétés pétrolières et leur organisation professionnelle, pour un montant global de 1 840 410 426 dirhams, assorti d’engagements de conformité et de suivi concurrentiel. [5] Cette issue n’a pas éteint les critiques. Transparency Maroc a notamment contesté la transparence des critères de calcul et la proportion du règlement au regard des bénéfices estimés du secteur. Ces appréciations sont celles de l’association, non des conclusions juridictionnelles. [6]
L’épisode révèle une difficulté centrale de la régulation : la capacité à produire une décision ne suffit pas toujours à établir la confiance dans ses résultats. Cette leçon sera précieuse face aux marchés mondiaux de l’IA, où la concentration des infrastructures, des données et des capacités de calcul peut créer de nouvelles positions dominantes.
Une stratégie héritée qu’il faudra transformer en résultats
Ahmed Rahhou arrive dans un ministère dont les principaux chantiers ont déjà été engagés. Sous Amal El Fallah Seghrouchni, les Assises nationales des 1er et 2 juillet 2025 ont contribué à structurer une ambition marocaine en matière d’IA. Le 12 janvier 2026, « AI Made in Morocco » a franchi une nouvelle étape avec JAZARI ROOT et des initiatives de recherche, notamment avec Mistral AI. [7]
Le point d’étape du 8 septembre 2026 a confirmé trois objectifs à l’horizon 2030 : 100 milliards de dirhams de valeur ajoutée au PIB, 50 000 emplois directs et indirects et 200 000 talents formés et certifiés. Ces chiffres sont des objectifs annoncés, non des résultats acquis. [8]
Leur interprétation exige une rigueur économique. Les 100 milliards correspondent-ils à une contribution annuelle ou cumulée ? Comment isoler la valeur imputable à l’IA ? Les emplois seront-ils comptabilisés en créations brutes ou nettes ? Quelle proportion des talents formés accédera à des fonctions qualifiées au Maroc ?
Le programme comprend une Data Factory destinée à préparer les données et une Software Factory visant à mutualiser les composants logiciels entre administrations : des chantiers dont l’état d’opérationnalisation doit être évalué, et non présumé. En septembre, les autorités ont aussi présenté une Marketplace souveraine de solutions d’IA et un Livre rose consacré à la souveraineté numérique du Maroc, de 1956 à 2026. [8] [9]
Ce Livre rose défend le passage d’une logique d’utilisation à une logique de maîtrise. L’orientation est pertinente ; sa crédibilité dépendra des droits technologiques obtenus, des compétences développées, des infrastructures réellement exploitables et des résultats économiques mesurables. Rahhou devra préserver les acquis, corriger les insuffisances et éviter de reconstruire la stratégie à chaque changement de responsable.
La souveraineté numérique à l’épreuve des contrats
La souveraineté numérique possède trois dimensions indissociables : juridique, lorsqu’il s’agit de protéger les données et les droits ; technique, lorsqu’il faut maîtriser l’exploitation, la sécurité et l’évolution des systèmes ; économique, lorsqu’il s’agit de conserver la propriété intellectuelle, les compétences et la valeur créée.
Le partenariat avec Mistral AI offre un premier terrain d’évaluation concret. Fin septembre 2026, le ministère a annoncé deux premières briques linguistiques destinées à une mise à disposition en open source : un classificateur de langues et dialectes arabes, dont la darija, et un modèle de transcription vocale pour la darija marocaine. L’annonce précisait que leur disponibilité ouverte interviendrait prochainement ; elle ne doit donc pas être confondue avec une preuve de déploiement généralisé. [10]
Il reste à mesurer la capacité des équipes marocaines à entraîner, adapter, maintenir et auditer les modèles ; les droits effectivement détenus sur les développements ; la possibilité de changer de fournisseur ; et les coûts complets d’exploitation. Des composants ouverts peuvent réduire certaines dépendances, mais ne garantissent ni la maîtrise des infrastructures ni les compétences nécessaires à leur exploitation.
Ces questions concernent également les centres de données et la puissance de calcul. Électricité, refroidissement, eau, cybersécurité et continuité d’exploitation doivent entrer dans l’équation. La localisation physique des serveurs ne suffit pas : la souveraineté réside dans le contrôle effectif des fonctions essentielles. Un pays technologiquement souverain conserve les moyens de choisir, de négocier et de remplacer ses dépendances.
Réformer l’administration avant de l’automatiser
La transformation de l’administration constituera le premier test visible pour les citoyens. L’IA peut faciliter l’orientation des usagers, accélérer certains dossiers et détecter des incohérences documentaires. Mais elle risque d’amplifier les dysfonctionnements existants lorsque les procédures restent complexes ou que les données sont peu fiables. Automatiser une démarche inutile revient à rendre son inefficacité plus rapide.
La coordination entre Ahmed Rahhou et Aïcha Guellaa devra articuler simplification administrative, modernisation des systèmes d’information et déploiement de l’IA. Les résultats devront être mesurés à partir de l’expérience des usagers : pièces supprimées, déplacements évités, délais réduits, accessibilité linguistique, compréhension des décisions et possibilité de recours.
La Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel, la Direction générale de la sécurité des systèmes d’information, l’Agence de développement du digital et les administrations gestionnaires des données interviennent selon des compétences distinctes. Promotion de l’innovation, exploitation des plateformes et contrôle indépendant doivent rester séparés. Dans les décisions susceptibles d’affecter les droits, responsabilité humaine, traçabilité et voies de contestation sont indispensables.
Construire une industrie plutôt qu’un marché captif
Le Maroc dispose d’atouts réels : proximité européenne, présence industrielle, infrastructures logistiques, ancrage africain, compétences d’ingénierie et diversité linguistique. L’IA peut améliorer la productivité dans l’automobile, l’aéronautique, l’agriculture, la gestion de l’eau, la logistique et les services financiers. Elle peut favoriser des solutions adaptées à l’arabe, à l’amazighe et à la darija.
L’existence d’un marché national d’utilisateurs ne suffit pourtant pas à créer une industrie. Qui développe les logiciels ? Qui détient les droits sur les modèles ? Qui assure leur maintenance ? Quelles entreprises marocaines peuvent exporter leurs solutions ? Combien de chercheurs trouvent au Maroc les conditions nécessaires pour développer leurs projets ?
Les marchés publics peuvent structurer l’écosystème à condition de privilégier l’interopérabilité, l’accès des PME, la réversibilité contractuelle et le passage de la recherche à des produits commercialisables. La concurrence doit être protégée dans l’écosystème que le ministère entend développer : réduire la dépendance internationale serait peu cohérent si cela favorisait de nouvelles captivités technologiques nationales.
L’enjeu est aussi territorial. Une concentration excessive à Rabat et Casablanca accentuerait les fractures numériques. Les universités régionales, les entreprises locales et les administrations territoriales doivent participer à la création de valeur.
Les leçons internationales, sans modèles à copier
Les Émirats arabes unis ont créé un portefeuille ministériel consacré à l’IA dès 2017. L’Estonie illustre, avec X-Road, l’importance de l’interopérabilité durable des administrations. L’Inde, avec BHASHINI, montre le potentiel des infrastructures linguistiques publiques. Ces modèles répondent à des réalités différentes, mais soulignent l’importance d’institutions stables, de compétences locales et d’une capacité de mise en œuvre vérifiable. [11] [12] [13]
Le Maroc gagnera à apprécier ses partenariats internationaux selon les compétences transférées, les droits de propriété intellectuelle, la maintenance, la réversibilité et la valeur conservée dans l’économie nationale.
Cent jours pour établir une méthode de gouvernement
Trois trajectoires peuvent se dessiner : un ministère de visibilité multipliant les annonces ; des gains administratifs rapides au prix d’une dépendance durable ; ou une politique articulant réforme de l’État, recherche, formation, entreprises et maîtrise des infrastructures. La troisième donnerait sa profondeur stratégique à la nomination.
Les cent premiers jours peuvent installer une discipline : inventaire des programmes, contrats, financements et responsabilités ; sélection de projets prioritaires ; publication d’indicateurs comparables sur les coûts complets, les délais, les incidents, les recours, la satisfaction des usagers et les résultats territoriaux. La formation doit aussi être évaluée à travers l’insertion professionnelle, les compétences acquises et la rétention des talents.
Rahhou avait évoqué, en juillet 2026, l’usage de l’IA pour produire et actualiser les monographies sectorielles du Conseil de la concurrence. Cette intention illustre son intérêt pour l’exploitation stratégique de l’information économique, sans démontrer qu’un tel dispositif soit déjà généralisé. [14] La crédibilité de l’action ministérielle dépendra de la distinction entre intention, expérimentation, réalisation et impact.
Le véritable pari marocain
Ahmed Rahhou prend ses fonctions alors que l’IA devient un enjeu de puissance économique, de fonctionnement administratif et d’autonomie stratégique. Son expérience de la concurrence peut l’aider à identifier les déséquilibres des marchés technologiques mondiaux. Elle devra servir une ambition plus vaste : développer les capacités marocaines tout en maintenant l’ouverture aux partenariats internationaux.
Il lui faudra attirer les grands acteurs technologiques tout en préservant la concurrence, encourager les investissements tout en maîtrisant les dépendances et accélérer l’innovation sans affaiblir les garanties publiques. À l’horizon 2030, les résultats devront être appréciés indépendamment des déclarations ministérielles : services améliorés, entreprises compétitives, compétences consolidées, propriété intellectuelle développée et valeur conservée au Maroc.
En définitive, Ahmed Rahhou ne sera pas jugé sur la place accordée à l’intelligence artificielle dans l’organigramme gouvernemental, mais sur celle que le Maroc occupera dans sa chaîne de valeur. Le Royaume pourra multiplier les usages tout en demeurant dépendant des technologies, des capitaux et des décisions d’autrui. Ou transformer ses partenariats en compétences, ses investissements en entreprises et ses ambitions en capacités durables. Le véritable test de souveraineté sera celui-ci : quelle part de la valeur, du savoir et du pouvoir de décision restera au Maroc lorsque les contrats auront changé et que les ministres auront passé la main ?
Sources primaires et institutionnelles
[1] Maroc.ma, composition officielle du gouvernement, 16 octobre 2026 — https://www.maroc.ma/fr/actualites/sm-le-roi-preside-la-ceremonie-de-nomination-des-membres-du-nouveau-gouvernement
[2] Conseil de la concurrence, notice biographique du président (archive institutionnelle) — https://conseil-concurrence.ma/le-president/
[3] Conseil de la concurrence, Actes de conférence publiés en février 2024 — https://conseil-concurrence.ma/wp-content/uploads/2024/02/ACTE-DE-LA-CONFERENCE-15-02-2024.pdf
[4] Conseil de la concurrence, Rapport annuel 2021, contexte institutionnel — https://conseil-concurrence.ma/wp-content/uploads/2023/10/Rapport-Annuel-CC-2021-Fr.pdf
[5] Conseil de la concurrence, communiqué hydrocarbures, 23 novembre 2023 — https://conseil-concurrence.ma/wp-content/uploads/2023/11/Communique-du-Conseil-de-la-concurrence-au-sujet-du-dossier-des-hydrocarbures-1.pdf
[7] Ministère de la Transition numérique, Assises nationales IA et feuille de route, 2025–2026 — https://mmsp.gov.ma/fr/actualites/madame-amal-el-fallah-seghrouchni-pr%C3%A9sid%C3%A9-le-8-septembre-2026-%C3%A0-rabat-une-pr%C3%A9sentation-consacr%C3%A9e-%C3%A0-l%E2%80%99%C3%A9tat-actuel-de-la-feuille-de-route-%C2%AB-maroc-pour-l%E2%80%99intelligence-artificielle-2030-%C2%BB
[8] Ministère de la Transition numérique, point d’étape Maroc IA 2030, 8 septembre 2026 — même référence institutionnelle que [7]
[9] Maroc.ma / MAP, principales avancées Maroc IA 2030, 9 septembre 2026 — https://www.maroc.ma/fr/actualites/les-principales-avancees-de-la-feuille-de-route-maroc-ia-2030-presentees-rabat
[10] Maroc.ma / MAP, premiers modèles annoncés avec Mistral AI, 30 septembre 2026 — https://www.maroc.ma/fr/actualites/le-ministere-de-la-transition-numerique-et-mistral-annoncent-les-premieres-briques-dia-developpees




