Rapport Guterres : ce que révèle le document de l’ONU sur les négociations secrètes sur le Sahara marocain
Le dernier rapport du Secrétaire général de l'ONU sur le Sahara marocain, a été soumis au Conseil de sécurité et confirme que le plan d'autonomie, proposé par le Maroc, est la base des négociations.

Soumis en application de la résolution 2797 (2025), le dernier rapport du Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, au Conseil de sécurité, couvre les développements intervenus depuis le 30 septembre 2025 sur le dossier des provinces du sud du Maroc. Il offre le compte rendu le plus détaillé à ce jour des négociations directes relancées entre le Maroc, l’Algérie, la Mauritanie et le Front Polisario,les premières de cette nature depuis environ sept ans.
Le plan marocain, seule base désormais reconnue
Le rapport confirme explicitement que les négociations se sont tenues sur la base de la proposition marocaine d’autonomie, « conformément à la résolution 2797 ». Pour le consultant et juriste specialiste en résolution des conflits Mohamed Dinia Mekouar, cette confirmation constitue une avancée majeure : le plan d’autonomie « n’est plus simplement l’une des propositions posées sur la table », mais est devenu « l’architecture, la seule, autour de laquelle on négocie ».
Il relève que l’on négocie désormais les contours mêmes de cette autonomie, et non plus son principe. Le rapport documente ainsi trois rounds de négociations directes : à Washington les 18 et 19 janvier, où le Maroc a développé sa proposition de 2007 et le Front Polisario présenté ses propres idées sur la base de sa proposition élargie du 20 octobre 2025 ; à Madrid les 8 et 9 février, consacré à l’examen d’un éventuel conseil de transition ; puis de nouveau à Washington les 23 et 24 février, qui a abordé en détail ce conseil de transition ainsi que les questions les plus sensibles de l’autodétermination et de la souveraineté.
Un conseil de transition et un projet d’accord-cadre rédigés conjointement
Selon le rapport, les discussions de Madrid ont porté sur la création éventuelle d’un conseil de transition chargé de gérer la période transitoire et de fournir un cadre pour le règlement des questions de fond, notamment le partage des ressources, l’amnistie et la réconciliation, le désarmement, la démobilisation et la réintégration, les arrangements de sécurité et les systèmes électoraux.
À l’issue de ce round, les équipes des Nations unies et des États-Unis ont préparé un premier projet d’accord-cadre concernant cette transition. Mohamed Dinia Mekouar y voit la confirmation d’une information qu’il avait annoncée en exclusivité : « L’ONU et les Américains ont carrément rédigé ensemble un projet d’accord-cadre pour cette période de transition ».
Il estime par ailleurs que la lenteur du processus s’explique notamment par la méthode retenue par les coprésidents. Ceux-ci ont choisi de traiter séparément avec chacune des parties les questions de l’autodétermination et de la souveraineté, qui constituent précisément les deux points les plus sensibles du différend. Selon lui, les divergences restent considérables sur ces notions, tant dans leur définition que dans leur traduction concrète. Cette approche impose donc un travail préalable d’exploration des positions de chaque partie avant même de pouvoir envisager leur rapprochement, ce qui explique en grande partie la progression jugée « lente » des discussions.
Une autodétermination redéfinie, selon une lecture qui reste à confirmer
Sur l’autodétermination, le rapport rappelle que tout règlement devra comporter « une consultation significative du peuple sahraoui ». Mohamed Dinia Mekouar y lit l’esquisse d’un mécanisme inédit : une autodétermination exercée sur le résultat négocié de l’autonomie, plutôt qu’un référendum classique proposant plusieurs statuts territoriaux.
Il précise toutefois qu’il s’agit de son interprétation du mécanisme en construction, et non d’un élément écrit noir sur blanc dans le texte du rapport, qui ne définit ni le corps électoral, ni la question qui serait soumise à consultation, ni les modalités précises d’un éventuel vote.
« Le résultat le plus réalisable » : une première formulation
Reprenant les termes de la résolution 2797, le rapport appelle les parties à explorer la possibilité d’une « véritable autonomie » pour la population du sud du Maroc, qu’il qualifie de « résultat le plus réalisable » dans le cadre de cette résolution.
Pour Mohamed Dinia Mekouar, c’est la première fois, dans l’histoire de ce différend, que le Secrétaire général de l’ONU dépasse la formule rituelle d’une « solution politique juste, durable et mutuellement acceptable » pour nommer un résultat envisagé. Le rapport pose en contrepartie trois garde-fous : une autonomie réelle, le respect des normes internationales les plus élevées, et de solides garanties internationales.
Une médiation ONU-USA assumée
Les négociations ont été coprésidées par l’Envoyé personnel Staffan de Mistura et l’ambassadeur américain auprès de l’ONU, Michael Waltz, avec le soutien actif de Massad Boulos.
Pour Mohamed Dinia Mekouar, cette coprésidence, conjuguée à la rédaction commune des documents de compromis, constitue dans les faits une médiation ONU-USA, dotant le processus de moyens de pression et de garantie que l’Envoyé personnel seul n’aurait pas eus.
Des visites exploratoires proposées aux réfugiés de Tindouf
Le rapport révèle une initiative inédite : de Mistura et le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) ont proposé l’organisation de « visites exploratoires » individuelles et volontaires permettant à des réfugiés sahraouis de se rendre à Laayoune et à Dakhla pour constater les conditions sur place et prendre connaissance du projet marocain d’autonomie.
Informé de cette initiative par une lettre conjointe du 2 septembre, le Front Polisario s’est déclaré prêt à y coopérer le 14 septembre. Mohamed Dinia Mekouar y voit un geste « symboliquement énorme », sans toutefois le surinterpréter comme une acceptation du plan marocain par le Front Polisario.
Souveraineté, autodétermination : les points de blocage
Le rapport indique que les questions de l’autodétermination et de la souveraineté sur le territoire, « les plus controversées », ont été ouvertes lors du troisième round, avant d’être traitées séparément en raison de l’ampleur des divergences.
Le rapport insiste à plusieurs reprises sur le manque de confiance, « en particulier entre le Maroc et le Front Polisario », identifié comme l’un des principaux obstacles à une solution applicable, appelant à des mesures de confiance à court terme et à de solides garanties internationales à plus long terme.
Dans ses conclusions, Guterres demande également le rétablissement intégral du cessez-le-feu sans délai, après l’attaque de Smara du 5 mai, où un civil a été blessé près d’un établissement de détention.
Un terrain toujours marqué par des hostilités de faible intensité
Le rapport documente la persistance d’incidents : 129 incidents de tirs signalés par les Forces armées royales à l’ouest du mur, des frappes de drones marocaines présumées à l’est, dont une à Mijek le 7 juin ayant tué trois officiers du Front Polisario selon celui-ci, parmi lesquels Lahbib Mohamed Abdelaziz, fils de l’ancien secrétaire général Mohamed Abdelaziz.
Sur le plan humanitaire, le plan de réponse pour les réfugiés sahraouis des camps de Tindouf en Algérie n’a reçu que 17 % des 89,6 millions de dollars nécessaires pour 2026, dans un contexte où l’insécurité alimentaire toucherait environ 80 % de la population des camps et où près de 30 000 enfants de moins de cinq ans risquaient une interruption de leur vaccination.
Un mandat MINURSO prorogé, dans l’attente du processus
Le rapport recommande la prorogation du mandat de la MINURSO d’un an, jusqu’au 31 octobre 2027. L’examen stratégique mené par Asif R. Khan sur l’avenir du mandat de la Mission a mis en garde contre toute modification prématurée de sa structure tant que les négociations sont en cours.
Dans ses observations finales, Antonio Guterres se dit encouragé par la reprise d’une participation directe des parties pour la première fois depuis environ sept ans, et exhorte l’ensemble des parties (Maroc, Algérie, Mauritanie, Polisario) à saisir cette occasion pour parvenir à une solution politique mutuellement acceptable.
Pour Mohamed Dinia Mekouar, le rapport marque un changement de séquence. Malgré des divergences encore profondes, les discussions semblent désormais porter moins sur la recherche d’une issue au conflit que sur les modalités concrètes de l’après-conflit.




