Elections législatives: la jeunesse marocaine s’est-elle détournée de la politique ?

À la veille des élections législatives du 23 septembre, un chiffre devrait retenir l’attention au-delà des rapports de force entre partis. Sur 15,8 millions d’électeurs inscrits, les 18-24 ans n’en représentent que 4 %, contre plus de 29 % pour les 60 ans et plus.
Rapportée aux projections démographiques du Haut-Commissariat au Plan, qui évaluent à près de quatre millions le nombre de Marocains âgés de 18 à 24 ans en 2026, cette donnée suggère qu’une faible fraction de cette génération est effectivement inscrite sur les listes électorales.
Faut-il en conclure que les jeunes Marocains ne s’intéressent plus à la politique ? Tout indique que la réalité est plus complexe.
Une partie de cette génération débat, interpelle, produit des contenus, suit les affaires publiques, investit les plateformes numériques et peut passer très rapidement de la conversation à la mobilisation. Le mouvement Gen Z 212, né notamment dans les espaces numériques et devenu visible dans la rue en 2025, l’a spectaculairement rappelé.
Le paradoxe est donc moins celui d’une jeunesse dépolitisée que celui d’une politisation qui se convertit difficilement en représentation.
Cette distance possède évidemment une dimension sociale. Le Conseil économique, social et environnemental relevait pour 2024 un chômage de 36,7 % chez les 15-24 ans et une proportion de jeunes ni en emploi, ni en études, ni en formation atteignant 25,6 %. Plus d’un jeune de 18 à 29 ans sur deux déclarait également avoir déjà envisagé de quitter le pays.
Mais le chômage et les difficultés d’insertion n’expliquent pas tout. Quelque chose de plus profond s’est transformé : la manière d’entrer dans la cité politique.
Pendant longtemps, une aspiration devenait revendication, rencontrait un parti, un syndicat ou une association, se transformait en programme avant de chercher sa traduction dans les urnes. Cette chaîne demeure, mais elle n’a plus le monopole de la politisation.
Une autre architecture s’est installée. Elle est simultanément territoriale, institutionnelle et algorithmique.
Un jeune peut aujourd’hui défendre une cause sans adhérer à une organisation, construire une communauté sans permanence, toucher plusieurs centaines de milliers de personnes sans disposer d’un média et contribuer à mettre un sujet à l’agenda sans posséder un seul siège au Parlement.
Le numérique ne remplace pas la représentation. Il modifie cependant les conditions d’accès à la parole publique et redistribue une partie de la capacité d’influence.
Les institutions et les partis n’ignorent d’ailleurs pas la question. Le système électoral de 2026 comporte des mécanismes financiers destinés à favoriser les candidatures de moins de 35 ans, et plusieurs formations ont placé l’emploi, le logement, l’éducation ou les politiques sociales parmi leurs priorités.
Le problème ne peut donc se résumer à l’idée d’un système politique indifférent à sa jeunesse.
Il est plus subtil : on peut partager les mêmes priorités sans accorder la même confiance aux mécanismes censés les transformer en décisions.
Emploi, école, santé, logement ou mobilité sociale peuvent faire consensus. Mais reconnaître un problème ne signifie pas nécessairement croire que les intermédiaires traditionnels disposent seuls de la capacité, du rythme ou de la crédibilité nécessaires pour le résoudre.
Cette distance peut alors s’autoalimenter. Lorsqu’une génération est faiblement inscrite, son poids électoral immédiat diminue. Les partis sont naturellement incités à consacrer davantage d’énergie aux catégories qui votent davantage. Les jeunes peuvent alors percevoir encore moins fortement l’utilité de l’inscription et du vote.
Une question plus difficile doit cependant être posée : et si cette distance était, pour certains, un choix rationnel plutôt qu’une simple défaillance civique ?
Le citoyen évalue lui aussi le coût et l’utilité de son engagement. S’il considère que voter, militer ou adhérer modifie peu sa situation ou sa capacité d’influence, il peut choisir d’autres formes d’action : l’association, la mobilisation, la parole numérique, parfois le retrait.
Dans certaines situations, l’« exit » prend même une dimension territoriale.
Les événements de Ceuta de juillet 2026 ne sauraient évidemment être transformés en référendum sur l’état d’esprit de toute la jeunesse marocaine. Ils ont cependant rappelé, avec une brutalité particulière, que le départ peut lui aussi devenir un horizon pour une partie de la population.
Il faut parallèlement se garder d’idéaliser l’alternative numérique. L’espace algorithmique ouvre la participation, mais il crée ses propres dépendances : viralité, polarisation, faux comptes, amplification artificielle, contenus sortis de leur contexte, deepfakes et interventions informationnelles.
Passer du parti à la plateforme ne supprime donc pas l’intermédiation. Cela change simplement d’intermédiaire.
Le défi n’oppose pas une ancienne politique qui serait condamnée à une nouvelle politique qui serait spontanément vertueuse. Il consiste à articuler des temporalités et des formes de légitimité différentes : l’immédiateté numérique et le temps long de la politique publique ; l’expression horizontale et la responsabilité institutionnelle ; la mobilisation d’une communauté et la représentation de l’ensemble de la société.
Au soir du 23 septembre, les regards se tourneront naturellement vers les 395 sièges de la Chambre des représentants.
Mais une autre donnée méritera la même attention : la capacité du scrutin à transformer l’expression d’une nouvelle génération en participation, puis la participation en représentation.
Car lorsqu’une génération continue de parler de politique mais cesse d’emprunter les chemins qui conduisent aux institutions, la question n’est plus seulement de savoir pourquoi elle ne vote pas. Elle est de savoir où elle fera désormais de la politique.




